Entretien
Myriam Bahaffou : “Il faut faire advenir un monde plus jouissif”
Myriam Bahaffou. © Éd. Le Passager clandestin
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Dans nos sociétés constamment au bord du burn-out et obsédées par la rentabilité, où est passé le plaisir ? Existe-t-il un chemin pour le (re)trouver ? La chercheuse Myriam Bahaffou, autrice de l’essai Éropolitique. Écoféminismes, désirs, révolutions (Le Passager clandestin, 2025), éclaire notre rapport à l’hédonisme et à l’érotisme.
Vous ouvrez votre ouvrage sur le slogan “Work hard, play hard” (“travaille à fond, éclate-toi à fond”). Cette formule résume-t-elle notre rapport actuel au plaisir ?
Myriam Bahaffou : « Work hard, play hard(er) » est une parfaite formulation du problème du plaisir sous le néolibéralisme. Derrière cette expression, il y a une puissante injonction à l’activité : une agitation au service de la génération de profit, d’une part ; et de l’autre, un épuisement dans le divertissement, puis la répétition de la formule (métro-boulot-porno-dodo, et fête du week-end). Le plaisir se trouve enchevêtré dans les dynamiques capitalistes qui sacralisent psychiquement la productivité, entendue comme séparation tragique du monde biologique en vue de la course au profit. Prendre du plaisir, c’est se divertir du travail ; se divertir du travail, c’est consommer. Consommer, c’est devoir travailler.
“Le désir-conquête est une forme appauvrie du désir, un individualisme déguisé où le désir de découverte se confond avec celui de conquête”
Vous évoquez également la façon dont le “désir-conquête” abîme nos sociétés. Pouvez-vous expliquer ce terme ?
Le « désir-conquête » désigne une volonté de possession voire d’absorption de l’autre, schéma répété infiniment par l’accroissement constant du manque. Sous le patriarcat, le désir-conquête est matérialisé par la culture du viol, où l’ensemble de la sexualité est réduite à une possession du corps des femmes sous la contrainte. Cette contrainte se fait psychiquement, symboliquement et matériellement par l’assujettissement, comme nous le rappelle Carole Pateman dans Le Contrat sexuel ainsi que les philosophes féministes marxistes. Sous le colonialisme, le désir-conquête prend quant à lui la forme d’une glorification de la civilisation alors même que son désir est « cannibale ». Comme l’explique l’historien Jack Douglas Forbes, les autochtones sont tout simplement assimilés aux formes d’organisation sociales coloniales, dévorés par le sadisme et le dressage des formes de vie résultant des encomienda, ces structures utilisées dans les anciennes colonies de l’Empire espagnol pensées pour exploiter la main d’œuvre indigène. Là, le désir de « découverte » se confond avec celui de « conquête » : on parle encore aujourd’hui de la découverte des Amériques comme une passionnante entreprise de voyages issues d’un désir d’aller à la rencontre du monde. Le désir-conquête colonial se poursuit aujourd’hui dans la constante spectacularisation de la torture et de la guerre vis-à-vis des pays du sud et leurs habitants : c’est cette dimension ultraviolente, mafieuse et criminelle que la philosophe Sayak Valencia appelle « capitalisme gore ».