Dossier “Pourquoi on s'énerve ?”
Ne nous fâchons pas !
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Cet article est issu du numéro 150 de Philosophie magazine « Pourquoi on s’énerve ? », en kiosque le 03 juin 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et vous, qu’est-ce qui vous énerve ? Nous avons posé la question à quatre philosophes, les mettant au défi de briser l’image d’Épinal du sage impassible et détaché.
Elsa Godart : « On ne peut pas être parent sans s’énerver »
« Il m’arrive encore souvent de m’énerver. Je suis débordante d’enthousiasmes et d’agacements. Il faut cependant qu’un élément mette la mécanique en branle, comme le sentiment d’injustice – que j’en sois témoin ou victime, qu’elle soit petite ou grande. Il arrive que de petites situations nous paraissent insupportables, l’énervement n’est pas proportionnel à sa cause. Ce mouvement d’humeur, à la frontière de la pulsion et de la biologie, nous mène parfois du coup de sang jusqu’à la démesure. Les Latins avaient d’ailleurs une infinité de termes pour en parler : de la colère (ira) à la folie (infamia), en passant par l’irascibilité (iracundia) et la fureur (furor). Pour moi, le lieu de l’énervement, c’est le train, où je passe beaucoup de temps : je n’ai jamais le bon document, la carte de réduction idoine. Dans la situation de contrôle, un jeu s’institue alors entre le chefaillon et la personne contrôlée, moi en l’occurrence. Je sais bien que je n’obtiendrai pas raison, mais je me lance dans des explications disproportionnées, je monte sur mes grands chevaux en citant, par exemple, Montesquieu, et la différence qu’il fait entre les lois et l’esprit des lois, le fait de ne pas rentrer dans le système… Cela ne sert strictement à rien, mais, en m’expliquant, j’ai l’illusion de mon libre arbitre. En cela, l’énervement est salutaire. Cet affect viscéral me paraît donc sain.
“L’énervement est mouvement – et en cela, il est vie aussi”
J’ai vu croître des raisons d’être agacée avec la naissance de mes enfants, ce qui reste tout à fait naturel : on ne peut pas être parent sans s’énerver, même si, quand on hausse le ton, c’est déjà une défaite, l’aveu d’une capitulation. On passe notre temps à hausser le ton sur nos enfants, souvent pour des broutilles – parfois, c’en devient même un jeu. L’énervement, c’est du désordre, au sens de chaos, qui surgit dans l’ordre quotidien. Il est mouvement – et en cela, il est vie aussi. Je ne pense donc pas qu’il faille chercher à le soigner ou à l’apaiser. Dans la mesure où je défends une éthique de la sincérité, je suis pour que chacun assume ses paroles. Après, j’invite bien sûr à un polissage de la forme mais surtout pas à une modération sur le fond ! Car être capable de s’exprimer pour mettre à distance la pulsion, dire quand on est agacé ou énervé, est une manifestation de notre subjectivité comme de notre liberté.
Dans mon travail, j’ai tenté d’établir une psychopathologie de la vie hypermoderne, en cherchant à comprendre ce que la société contemporaine suscite de dysfonctionnements psychiques, de malaises et de points de crispation. Le paradoxe de cette société hypermoderne et cybermoderne est qu’il existe des raisons d’être davantage et plus souvent énervé qu’autrefois, mais que ces raisons rencontrent aussi une plus forte inhibition. Les gens ne s’autorisent plus à s’énerver, pour cette raison simple que l’on est invité partout à policer nos mouvements d’humeur. Or, quand l’énervement surgit, il faudrait pouvoir l’exprimer pour s’en libérer, mais sans se laisser complètement emporter. Avec le temps, j’ai ainsi vu ma spontanéité et mes élans pulsionnels s’assagir. Jeune, quand j’entendais des inepties ou des préjugés dogmatiques, je partais en guerre. Mes interlocuteurs s’amusaient de ma passion… et c’était inefficace. Puis, j’ai fini par me dire : “Elsa, tu n’es pas la justice redresseuse de torts” et j’ai appris à ne plus chercher à guérir celui qui ne veut pas l’être. Cette prise de conscience est aussi la grande leçon clinique de ma pratique de psychanalyste et une leçon d’humilité : il faut accepter de renoncer. »