Dossier / “Penser, c’est dire non ?”

Réfractaires à l’autorité

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Anna (photo détail).

Anna (photo détail). © Joanna Tarlet-Gauteur/Signatures pour PM

 

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Cet article est issu du numéro 160 de Philosophie magazine « Penser, c’est dire non ? », en kiosque le 02 juin 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Nos cinq témoins ont tous refusé de se soumettre – à la hiérarchie, à un destin tout tracé, à la violence de la société. Une façon d’affirmer avec force leur puissance d’agir ? Le spécialiste de Spinoza Maxime Rovere commente leurs parcours de vie.

 

Dire non, est-ce seulement refuser quelque chose – une autorité abusive, un ordre qui va trop loin, un professeur qui ne sait pas garder sa place, une situation intolérable ? À en croire les cinq récits de vie que nous avons recueillis, pas seulement. Il en va avant tout de l’affirmation d’une volonté propre, d’un effort d’être soi – d’un conatus, pour le dire en langage spinoziste. Qu’il s’agisse d’une jeune fille face à l’arbitraire de l’occupant nazi ou d’un salarié qui ne supporte plus des injonctions qui lui paraissent injustifiées, nos témoins affrontent une autorité qui s’en prend, à des degrés divers, à leur intégrité personnelle – et parfois même physique. S’engager dans le militantisme anarchiste ou la confrontation avec la police revient donc à exercer sa puissance d’agir, cette tendance par laquelle, selon Spinoza, « chaque chose autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être » (Éthique). C’est pourquoi nous avons demandé au spinoziste Maxime Rovere de commenter leurs parcours. Son approche interactionnelle des relations humaines en faisait le candidat idéal : que ce soit dans le monde du travail ou dans l’enseignement, le philosophe ne croit pas au mythe d’une construction individuelle qui se produirait linéairement, selon un chemin tout tracé. Dans Le Clan Spinoza. L’invention de la liberté (2017), Que faire des cons ? Pour ne pas en rester un soi-même (2019) ou L’École de la vie (2020), il identifie plutôt des « pelotes d’interactions » au sein desquelles les individus évoluent tout au long de leur existence, au gré de leurs rencontres. Il n’est donc plus question d’unité de l’individu mais d’identité mouvante en perpétuelle recomposition et qui, surtout, ne saurait se passer d’autrui. Face à l’autorité, incarnée ou non, cette identité trouve parfois à s’éprouver. C’est même dans la confrontation avec ce qui nie leur être que nos témoins ont trouvé la force d’affirmer leur identité, parfois contre toute attente. Spinoza n’était-il pas un adepte du déterminisme ? En lecteur rebelle du philosophe hollandais, Maxime Rovere s’affranchit lui-même de son maître pour nous montrer que dire non, c’est parfois ouvrir grand les bras à ce qui nous anime, à notre propre désir.

 

« Tout allait bien tant que je restais soumise à ses priorités »

Anna / Violoniste / 30 ans

© Joanna Tarlet-Gauteur/Signatures pour PM

© Joanna Tarlet-Gauteur/Signatures pour PM

« Il y a une dizaine d’années, j’ai eu un véritable coup de cœur artistique pour un violoniste et chef d’orchestre qui est par la suite devenu mon professeur. Très vite, nous avons noué une relation privilégiée. Il me valorisait en me donnant toujours une place intéressante dans son ensemble ou en m’accordant plus de temps de cours qu’aux autres. Nous partagions une véritable complicité musicale. Fin 2017, il m’a proposé de participer à un projet qui allait avec des responsabilités gratifiantes pour moi. Or j’étais dans le même temps invitée à l’étranger pour une masterclass donnée par un autre grand musicien. Je ne m’étais engagée à rien, mais mon professeur  m’a donné une sorte d’ultimatum, avec vingt-quatre heures pour me décider. La pression que j’ai ressentie m’a immédiatement paru anormale. L’enjeu dépassait un simple choix professionnel : pour lui, il était question de loyauté, de fidélité. Je me suis dit que faire un choix par peur n’était pas une bonne chose, que rien ne justifiait de me mettre dans un tel état d’angoisse. Une fois ma décision prise, il s’est comporté comme si je l’avais personnellement trahi. La rupture a été violente. J’étais soudain passée du côté de l’ennemi, contre qui tous les coups étaient permis. J’ai alors compris que j’avais jusque-là vécu dans un système quasi féodal : tout allait bien tant que je restais soumise à ses priorités. C’était en complète contradiction avec les grands principes moraux qu’il défendait, notamment dans son ensemble qui se voulait démocratique. Si j’ai énormément appris avec lui, je dirais, avec le recul, qu’il s’agissait d’une relation d’emprise, d’un abus d’autorité. À présent que j’enseigne à mon tour, je veille à garder une certaine distance avec mes élèves et à accorder une priorité absolue à leur intérêt propre. J’essaie de ne pas privilégier un étudiant au détriment d’un autre et de me souvenir qu’il existe toujours un rapport de pouvoir entre professeur et élève. Le nier expose au risque d’en abuser. »

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