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NFT : l’antifongique du numérique ?

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NFT : l’antifongique du numérique ?

© Tarik Kizilkaya/iStockphoto

NFT : vous avez certainement vu passer cet acronyme étrange ces derniers temps. Trois petites lettres, trois mots : non-fungible token, « jeton non fongible » en français. Kézako ? Pour le dire en quelques mots, les concepteurs des NFT sont partis d’un constat : les créateurs d’oeuvres d’art numériques sont sans arrêt dépossédés de leur travail – parce que tous les objets numériques, des photos aux videos en passant par les textes, sont, par nature, duplicables. Il n’y pas de différence fondamentale entre l’original et sa copie. Les NFT remettent justement en cause ce fonctionnement injuste : désormais, l’artiste peut encrypter son oeuvre sur la blockchain, sorte de registre commun inviolable, et obtenir en échange un jeton unique qui signale qu’il en est propriétaire. 

L’unicité fait son retour – ou plutôt irruption – dans le monde digital de la copie. Une révolution, dont on comprend l’importance en suivant ce mot bien peu commun qui donne son nom à la technique : fongible.

 

Qu’est-ce donc que la fongibilité ? 

Le Larousse en donne cette définition : la fongibilité « se dit de choses qui se consomment par l’usage et qui peuvent être remplacées par des choses de même nature, de même qualité et de même quantité ». Du riz, des bâtonnets pour les oreilles ou encore des capsules de café. Un être fongible peut être exactement remplacé par un autre identique. Il est dépourvu de singularité. Le principe même de la fongibilité, c’est donc l’interchangeabilité. Rien d’étonnant, alors, dans le lien étymologique qui unit le fongible au fungus, au champignon : le champignon est, pour l’essentiel, un mycellium, un tissu souterrain, qui surgit en surface sous la forme de ce que nous nommons, ordinairement, champignon. Les champignons que nous consommons sont les avatars aériens identiques de ces réseaux invisibles qui courent sous les forêts. 

 

L’École de Francfort à la cueillette des champignons

Le principe de fongibilité est, par ailleurs, au cœur même de l’échange marchand : comme le montrent les philosophes de l’École de Francfort Theodor Adorno et Max Horkheimer, le capitalisme marque l’avènement d’une « universelle fongibilité des choses ». La grande machinerie économique consiste à « rendre comparable ce qui est hétérogène en le réduisant à des quantités abstraites. » Les biens de consommation, produits en série, se valent désormais les uns les autres ; et les hommes, eux-mêmes, deviennent substituables. L’œuvre d’art elle-même, qui restait longtemps frappée du sceau de son unicité, est ébranlée par sa « reproductibilité technique », comme l’affirmait déjà Walter Benjamin.

 

Le numérique, éternel retour du même ?

Par biens des aspects, le numérique est l’image ultime de cette fongibilité universelle. Il ne s’agit cependant plus de transformer une réalité rétive pour la rendre entièrement fongible : les êtres qui constituent le monde numérique sont, par nature, fongible. Clic droit, copier, coller. La duplicatibilité fait partie de leur nature. Il n’y a plus d’original : l’original est un mycelium invisible, impalpable, qui ne cesse de donner naissance aux mêmes êtres répliqués. Et Internet lui-même n’est pas autre chose qu’un immense tissu, un réseau où s’échangent des copies dont l’original compte bien peu.

 

Réintroduire de l’unique avec les NFT

Les NFT remettent précisément en cause la nature du numérique. La fongibilité qu’ils contestent n’est pas une tendance socio-économique, elle est inscrite au coeur même de l’objet. Tout l’enjeu des NFT, c’est de réintroduire de l’unicité, de l’incommensurabilité entre les choses – les œuvres, en l’occurrence, qui renouent avec leur singularité perdue. Il y a, désormais, un original, pourvu de valeurs, et des copies sans intérêt. La blockchain, qui garantit et atteste de cette unicité, marque en ce sens une rupture profonde dans la logique du numérique, dont nous mesurons encore bien peu les conséquences. Elle entrave le processus de moisissure – la réplication ininterrompue du Même – inhérent au monde digital.