La lettre du jeudi
Nobel et tais-toi
Le physicien américain John Clauser lors de la cérémonie de remise des prix Nobel au Concert Hall de Stockholm (Suède), le 10 décembre 2022. © Jonathan Nackstrand/AFP
« Sale temps pour les membres français du Giec, assaillis cet été de messages insultants, menaçants, dégradants : depuis que X, anciennement Twitter, a cessé de modérer leurs commentaires, les haters climatosceptiques sont déchaînés : “On te butera”, “Connard”, “Menteur”, j’en passe et des bien pires. Mais dans ce concert de haine, une voix censément plus pertinente m’a attristé plus que les autres. Je vous explique, c’est quantique.
Le 27 juin dernier, avant de prononcer une keynote sur la corne d’abondance quantique lors du Quantum Korea 2023, John Clauser s’est adressé à de jeunes chercheurs coréens. Le co-lauréat (avec Alain Aspect et Anton Zeilinger) du prix Nobel de physique 2022 pour des “expériences avec des photons intriqués, établissant la violation des inégalités de Bell et ouvrant la voie à la science de l’information quantique” a alerté son auditoire contre la mauvaise science, la pseudoscience et les techno-cons (le néologisme est anglais, mais on comprend quand même… d’autant qu’il les définit comme “ceux qui font de la désinformation scientifique pour des raisons opportunistes”). Jusque-là, rien à dire. Sauf que la philippique décochée par Clauser était dirigée vers les membres de l’IPCC, en français le Giec, dont la mission – petit rappel – est d’analyser et évaluer l’information scientifique, technique et socio-économique liée au changement climatique. Ces gens-là constituent “la pire source de désinformation”, a affirmé Clauser ; “Ils ne savent pas calculer un ordre de grandeur et se trompent d’un facteur d’au moins 200 sur le processus dominant du réchauffement”. En résumé, ce sont des gros nuls. Pas Clauser, qui conclut : “En toute confiance, je peux affirmer qu’il n’y a pas de crise climatique réelle et que le changement climatique ne provoque pas de phénomènes météorologiques extrêmes.”
Le physicien américain fait précisément ici ce qu’il reproche aux membres du Giec : argument d’autorité (“J’ai [avec un J majuscule] tranché le débat entre Einstein et Schrödinger d’un côté, Bohr et Von Neumann de l’autre”) tout en faisant l’éloge de la méthode expérimentale lorsqu’elle s’accompagne d’observations scrupuleuses, envoi sur la recherche de la “vraie vérité”. Ma cousine (personnage à la fois conceptuel et réel), climatosceptique qui n’a rien d’haineuse, m’a demandé pourquoi elle devrait écouter ceux-là plutôt que celui-ci. Je lui ai répondu en deux temps.
1) Si je cherche des informations sur la limite entre les mondes quantique et classique, je m’adresserais plutôt à Alain Aspect qu’à Valérie Masson-Delmotte ou Christophe Cassou (avec tout le respect que je leur dois). Inversement, pour les questions de climat, je demanderais plus volontiers à Masson-Delmotte ou Cassou qu’à Aspect. De la même manière, je ne demande pas à mon cardiologue comment me débarrasser des limaces du potager. Ni à un copain jardinier de me conseiller un stent.
2) Le mot-clef à mes yeux, c’est celui qu’emploie Wittgenstein (De la certitude) : “Ne dois-je pas commencer quelque part à faire confiance ? C’est-à-dire : il faut que quelque part je commence à ne pas douter ; et ce n’est pas là, pour ainsi dire, une procédure trop précipitée mais excusable ; non, cela est inhérent à l’acte de juger.” Et il conclut : “Si je veux que la porte tourne, il faut que les gonds soient fixes.” Mes gonds à moi, c’est la confiance que je porte à la communauté scientifique en général et au Giec en particulier. Individuellement, les scientifiques ne sont pas plus à l’abri que d’autres de l’hubris, de la vanité, du mensonge, de l’erreur et de la stupidité – mais collectivement, tout cela est lissé. Pour le dire simplement, j’ai confiance dans l’idée qu’entre une vérité qui dérange et un mensonge qui rapporte, la première l’emportera à terme sur le second parce que c’est dans l’intérêt des scientifiques.
Est-ce que j’ai convaincu ma cousine ? Non. Mais je lui ai asséné un dernier argument selon un précepte – à peine déformé – emprunté à Michel Audiard dans Un taxi pour Tobrouk (1961) : un techno-con qui marche va plus loin qu’un Nobel rassis.
Faute de l’avoir convaincue, au moins, je l’ai fait rire. »
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