Exposition

Objectif Wurm

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Cet article est issu du numéro 141 de Philosophie magazine « Le bonheur est dans le près », en kiosque le 17 juillet 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Erwin Wurm présente son travail à la Maison européenne de la Photographie. Une réflexion pince-sans-rire sur l’absurdité de nos existences.

Roast Yourself Under the Sun of Epicurus. En français : « Rôtissez sous le soleil d’Épicure ». Le photographe Erwin Wurm donne cette instruction en guise de titre à l’une de ses installations, présentée à la Maison européenne de la photographie. Un luminaire est suspendu au-dessus d’un piédestal blanc, entre lesquels le visiteur est invité à glisser sa tête et, pourquoi pas, à prendre une photo. Parmi ses autres directives : Thin­king about Kant (« Penser à Kant ») ou ses Instructions for Idleness (« Consignes pour l’oisiveté »), qui aboutissent à une série d’autoportraits : « Ayez l’air idiot », « Fantasmez le nihilisme », « Soyez indifférent à tout », « Ne travaillez pas », « Pensez au vide »… Épicure, que l’artiste cite donc, distingue les désirs naturels et nécessaires (qu’il convient de combler), les désirs naturels mais non nécessaires (dont on peut se passer) et les désirs non naturels et non nécessaires, dont le philosophe invite à se détourner. Seuls ces derniers semblent intéresser Erwin Wurm, qui en jouit comme d’une définition de l’humaine condition : l’expérience consentie de l’absurdité. Qu’ils aient des asperges dans le nez ou des cornichons entre les orteils, qu’ils soient assis sur une chaise retournée ou avec un seau sur la tête, les personnages de la série des « One Minute Sculptures » (photo) expriment avec un certain sérieux la vanité de l’existence, tout en témoignant d’une étonnante confiance. À l’abbaye bénédictine d’Admont, dans les Alpes autrichiennes, les religieux se sont prêtés au jeu : une sœur pensive plonge deux doigts dans un petit pain (avant multiplication ?) ; ailleurs, un frère, tout aussi imperturbable, croque dans le fruit défendu, assis sur le banc de l’église. Erwin Wurm, qui a été sculpteur avant d’être photographe, cherche à figer le mouvement précaire de la vie dans ce qu’il appelle des « sculptures photographiques ». Êtres mal engoncés dans des vêtements élastiques, architectures fragiles détournant l’usage du mobilier, postures incertaines et perplexités en tout genre : l’artiste nous renvoie à nos désirs vains et à nos échecs. La mise en lumière de ce rapport inadéquat avec le monde, dont il rend compte avec sympathie, suscite un sentiment difficilement explicable. Erwin Wurm emprunte à l’allemand un con­cept intraduisible pour le dire : le Fremdscham, ou « gêne par procuration ».

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