Société

Petite philosophie du karaoké

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Petite philosophie du karaoké

© Daniil Onischenko/Unsplash

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Shigeichi Negishi, l’un des pères du karaoké, est décédé récemment à l’âge de cent ans. Comment expliquer le succès de cette pratique aussi appréciée que décriée ? 


 

Le Japonais Shigeichi Negishi, décédé le 26 janvier 2024, n’était pas à proprement parler l’« inventeur » du karaoké. Difficile de dire qui a eu le premier l’idée de chanter sur une bande-son en suivant les paroles sur un écran pour animer une soirée un peu alcoolisée. Cependant, avec sa « Sparko Box » commercialisée à partir de 1967, Negishi a largement contribué à populariser le karaoké.

À partir des années 1970, la pratique se diffuse dans le monde entier. Toutefois, c’est presque exclusivement dans l’espace extrême-oriental (Chine, Japon, Corée, Vietnam, Philippines…) qu’elle demeure particulièrement prégnante. Le terme lui-même est composite : il dérive du japonais karappo (空っぽ), « vide », et du mot anglais orchestra. « La métaphore est transparente, pour suggérer qu’un chanteur se présente sur scène sans avoir besoin d’être accompagné de musiciens », souligne Christophe Gaudin dans son article « Chantons ensemble » (2023). Pour le sociologue, la pratique revêt cependant des significations fort différentes en Occident, où elle a ses adeptes mais aussi ses très nombreux détracteurs, et en Asie, où elle presque un passage obligé de la vie sociale (notamment « une étape obligée avant de signer un contrat, particulièrement en Chine »).

Côté occidental, le karaoké est vécu, pour celui qui s’y risque, comme un défi, un challenge à relever, avec son lot de risques (à commencer par le fait de se ridiculiser). Le chanteur d’un soir est seul, sans appui, perdu dans le « vide » face à une foule souvent inconnue. « En ce sens, on peut qualifier d’“individualiste” le karaoké tel qu’il se pratique en Occident. Même et surtout dans la rencontre avec une foule, on fait avant tout une expérience personnelle. C’est toujours de soi qu’il est question. […] La configuration pousse à une singularisation maximale : ce face-à-face avec des étrangers tient du saut dans le vide, presque de l’ordalie. » On comprend que, dans nos contrées, le karaoké ait beaucoup de virulents détracteurs. L’alcool, qui va souvent avec ces soirées chantantes, sert à désinhiber l’artiste d’un soir, afin qu’il trouve le courage de s’exposer et sur scène. Comme le souligne l’écrivain sud-coréen Young-ha Kim, le conformisme social tend à étouffer notre « désir artistique » de nous exprimer » ; mais celui-ci finit toujours par ressurgir sous « des formes obscures », notamment dans les « bars à karaoké ». Cet élan artistique brimé est plus ou moins reconnu par l’adepte du karaoké. Certains préparent ainsi à l’avance leur répertoire. La soirée devient alors l’occasion d’une performance qui permet à l’individu de briller. Bon courage pour les suivants.

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