Vos questions
“Peut-on mentir à quelqu’un pour son bien ?”
Illustration : © Séverine Scaglia pour PM
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Cet article est issu du numéro 158 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 mars 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Question de Jérôme Poulet
Mais comment être sûr, cher Jérôme, que c’est vraiment « pour son bien » ? Ne pouvez-vous pas vous tromper ? Ne présupposez-vous pas un peu rapidement que cette personne est incapable de supporter la vérité (la tromperie de l’autre, le degré d’avancement de sa maladie…) ? N’est-ce pas avant tout à la personne à laquelle vous voulez mentir de savoir ce qui est bon pour elle ? Dans ce cas, n’est-il pas préférable de lui dire la vérité ? Face à toutes ces questions, on comprend mieux la position kantienne dans le débat qui l’a opposé à Benjamin Constant. D’après Kant, ne pas mentir relève d’un « impératif catégorique » : le mensonge est toujours immoral, puisqu’il met en péril la foi en la parole humaine, et donc le fondement de la communauté des hommes. Mentir à quelqu’un, même prétendument pour son bien, revient donc à saper ce fondement sans même savoir quelles seront les conséquences effectives de ce mensonge. Pour Kant, il ne faut donc jamais mentir. Benjamin Constant lui objecte que ne pas mentir relève d’un impératif non pas catégorique (valable toujours) mais hypothétique (valable seulement dans certains cas). Par exemple, pour sauver la vie de quelqu’un, poursuit-il contre Kant, nous avons le droit de mentir aux assassins qui le poursuivent. Faudrait-il donc, pour pouvoir vous répondre, examiner les circonstances exactes et la situation psychique, physique, etc. de la personne à qui vous êtes tenté de mentir ? Mais est-ce vraiment possible ? Faudrait-il adopter une éthique non de l’intention mais conséquentialiste, d’après laquelle une action est bonne quand ses conséquences le sont ? La réponse, ici encore, n’est pas facile, car le mensonge peut avoir une bonne conséquence sur le court terme et une mauvaise sur le long terme, ou l’inverse, et parce qu’une conséquence peut être jugée bonne par l’un et mauvaise par l’autre… Votre question semble donc nous placer devant une aporie. La réponse kantienne n’est pas satisfaisante : trop rigide, elle nous conduirait à dire la vérité même à l’assassin qui voudrait tuer notre enfant. Le recours à l’éthique conséquentialiste est lui aussi insatisfaisant, parce que nous ne connaissons pas à l’avance les conséquences des conséquences et que leur évaluation demeure subjective… J’aurais bien envie de conclure par une pirouette – essayez au moins de ne pas vous mentir à vous-même… – mais j’ai bien conscience qu’elle serait elle aussi insatisfaisante !