La grande question
Peut-on se juger soi-même ?
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« Connais-toi toi-même ! » est l’une des grandes tâches existentielles proposées par les philosophes. Mais peut-on s’évaluer soi-même sans tomber dans le narcissisme ou l’autocritique exagérée ? Marc Aurèle, Rousseau, Kant et Nietzsche nous donnent leurs réponses…
Socrate, inspiré par le célèbre oracle de Delphes – « Connais-toi toi-même ! » – estimait qu’une vie sans examen ne mérite pas d’être vécue. Mais cette injonction à l’introspection est-elle, par-delà la curiosité de savoir qui l’on est, une véritable évaluation de soi ? Peut-on réellement se juger soi-même sans tomber dans le piège du narcissisme, en se surestimant, ou dans celui d’une autocritique excessive par souci d’humilité ? Comment ne pas être juge et partie quand, sans le regard des autres, on cherche à savoir ce que l’on vaut ? La réponse de quatre philosophes.
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Marc Aurèle : on peut porter un regard neutre sur soi
Champions de l’examen de conscience, les stoïciens ne se couchaient pas sans prendre le temps de faire le bilan de la journée passée, pour chercher à améliorer leur conduite du lendemain. Pour eux, s’évaluer soi-même était non seulement possible mais humainement nécessaire. Or comme le montre Marc Aurèle dans ses Pensées pour moi-même (v. 180), cette possibilité vient de ce que la nature nous a donné à la fois une individualité propre et les moyens de la comprendre afin de l’épanouir. Pour bien se juger, il faut donc d’abord se familiariser avec soi-même et ne pas se laisser dominer par ses émotions. Un regard neutre, sans influence extérieure, sur ce que la nature a voulu faire de nous, conditionne notre capacité à nous perfectionner : « Tout ce qui est en accord avec toi-même, ô mon âme, tout ce qui peut rendre ta vie meilleure, à toi il est permis de le juger bon » (Pensées…, V, 12). La difficulté réside dans les aléas de l’existence, qui risquent de venir perturber la justesse du regard que l’on peut porter sur soi-même et troubler l’âme cherchant à se perfectionner. Aussi l’empereur-philosophe préconise-t-il de se prémunir contre ce qui peut affecter le calme que requiert toute autoévaluation : « Chaque jour, dis-toi : aujourd’hui, je vais rencontrer un indiscret, un ingrat, un insolent, un fourbe, un envieux, un égoïste. […] Mais moi, qui ai compris la nature du bien et du mal, je sais que nul ne peut me faire de mal » (II, 1). Toutefois, n’est-ce pas au prix d’une « indifférence de cadavre », comme on le reprochera aux stoïciens, que se paye ce regard vigilant mais, à force d’exercices, finalement froid sur soi-même ?