Société

Pierre Rosanvallon : “Les institutions invisibles déterminent un pouvoir qui appartient à la société et que personne ne peut confisquer”

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Pierre Rosanvallon : “Les institutions invisibles déterminent un pouvoir qui appartient à la société et que personne ne peut confisquer”

Pierre Rosanvallon. © Vincent Muller/Opale.photo

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La confiance que l’on ressent à l’égard du pouvoir fait partie de ce que le sociologue et historien Pierre Rosanvallon nomme « les institutions invisibles », titre de son nouvel ouvrage. Comme l’autorité et la légitimité, ces institutions imbibent les activités sociales, économiques et politiques – et pourtant, elles sont de plus en plus dévalorisées et secondarisées. Entretien.


 

Pour parler de l’esprit des sociétés, nous convoquons le plus souvent, avec Montesquieu, les lois et les mœurs. Vous souhaitez ajouter un troisième terme : Les Institutions invisibles (Éditions du Seuil, 2024). De quoi s’agit-il ?

Pierre Rosanvallon : J’en dessine trois : la confiance, l’autorité, la légitimité. Ces différents éléments peuvent être caractérisés comme étant de l’ordre d’institutions au sens où ils sont des facteurs d’intégration, de coopération et de régulation structurant le monde social. Mais institutions invisibles, car elles ne sont pas définies par des statuts ni gouvernées par des instances autorisées, et ne sont pas dotées de machines de mise en ordre. Pour le dire rapidement, la confiance est une sorte d’extension de la proximité sur un mode cognitif de la société et de ses institutions. L’autorité, elle, pourrait être définie comme une présence de la société dans l’individu. La légitimité produit pour sa part un commun d’identification ou encore un commun de consensus. Ces institutions permettent de réduire l’incertitude propre à la vie sociale et simultanément d’en simplifier l’appréhension. Elles ouvrent des perspectives ou ferment des horizons ; assoient les empires ou les font vaciller ; décident du sort des batailles ; activent ou bloquent les réformes. Elles se matérialisent parfois dans un taux d’abstention électoral, un cours de bourse ou un taux de change.

“Il y a trois ‘institutions invisibles’ : la confiance, l’autorité, la légitimité”

 

En quoi la confiance est-elle utile pour comprendre l’histoire des mondes politiques ?

Avant les sociologues du XXe siècle, nous n’avons pas pensé la confiance, contrairement à l’autorité, dès le monde romain, et la légitimité, dès les grands moments de critique des pouvoirs monarchiques au moment des guerres de religion. La confiance est associée au ras de l’expérience humaine, aux rapports interpersonnels ; pourtant, elle structure un commun d’interaction dans la société, et pas seulement avec les proches. Ce commun s’est étendu à l’origine avec le développement du commerce. L’une des premières réflexions sur les conditions de la confiance vient d’Aristote. Dans sa Constitution d’Athènes, il nous donne des indications précises sur les corps de commissaires et d’inspecteurs qui avaient été mis en place sur l’agora et au port du Pirée pour instaurer la confiance entre acheteurs et vendeurs. Les agoranomes [des contrôleurs des prix, des transactions et de véritables policiers des marchés] vérifiaient que les denrées étaient sans mélange, les métronomes étaient les gardiens des poids et mesures, etc. Ces contrôleurs étaient tirés au sort et devaient éviter que le consommateur soit trompé. On combat donc la défiance par des preuves d’honnêteté, par la connaissance. Or, tout cela constitue la matrice même des institutions publiques comme des modes d’interaction du pouvoir. À Rome, la fides latine n’était pas la foi mais un principe d’ordre moral fondateur de la vie sociale : celui du respect des serments en particulier, de l’engagement vis-à-vis de ses subordonnés comme de ses clients. L’élargissement du commerce et des sociétés a été rendu possible par cette confiance qui réduit l’incertitude, la complexité des rapports, notamment grâce à l’information. Un monde plus démocratique implique des accords, des représentants, des mandats, et donc un même langage entretenu par des preuves de proximité et des pratiques sociales régulières.

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