Tribune
“Post-moderne”, “post-démocratique”, “post-historique”… Pourquoi ces termes n’ont plus de sens, par Daniel Innerarity
© Juantxo Egaña/CC BY-SA 4.0
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Les intellectuels tentent souvent de caractériser l’époque dans laquelle nous vivons grâce au préfixe « post- » (démocratique, historique, etc.). C’est une voie sans issue, affirme le philosophe espagnol Daniel Innerarity, qui nous adresse cet essai. Nous vivons désormais au même moment des phénomènes que nous pensions inconciliables.
Pendant longtemps, nous avons abusé du préfixe « post- » pour nommer une époque que nous ne pouvions pas vraiment définir. Nous savions seulement que le temps présent venait après quelque chose : après l’ère industrielle, après la modernité, après l’histoire ou après la démocratie. La logique du « post- » est épuisée, ses catégories ont cessé de nous offrir des références valables, et nous attendons un nouveau concept qui nous permette d’étiqueter les différentes expériences du moment présent.
“La logique du ‘post-’ est épuisée, ses catégories ont cessé de nous offrir des références valables”
Nous ne disposons pas encore d’appellation durable qui puisse prétendre à la reconnaissance de la postérité pour nommer cette nouvelle époque. En attendant, nous appelons « post-industrielle », « post-moderne », « post-historique » ou « post-démocratique » une situation que nous ne parvenons pas à comprendre ni à expliquer. Nous savons seulement ce qu’elle n’est pas, tout en étant encore sous les effets puissants de ce qu’elle a cessé d’être. Tout ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’elle n’est plus industrielle, moderne, linéaire ou démocratique, du moins au sens où nous avons conçu jusqu’à présent la société industrielle, la modernité, le progrès ou la démocratie. Nous ne pouvons même pas affirmer que la situation actuelle marque une nouvelle étape de l’évolution, une adaptation à de nouvelles circonstances, une détérioration occasionnelle ou une transition vers on ne sait quoi.
Le sceau du déni et de la résignation
La logique du « post- » n’est pas viable longtemps ; elle reste dans l’orbite puissante de ce qui est supposé avoir disparu. Mais arrivera un moment où nous nous lasserons de nous définir par ce que nous cessons d’être, et nous devrons nous définir par un rapport original à la réalité, un concept propre, qui ne serait pas dû à ce prolongement particulier du passé survivant dans sa disparition proclamée, qui ne se limite pas à s’exhiber comme dépassant le précédent, qui l’abandonne définitivement. Le « post » inaugure quelque chose de neuf, mais il accorde une vie post-mortem à ce qui ne le mérite plus.
“Le ‘post-’ inaugure quelque chose de neuf, mais il accorde une vie post-mortem à ce qui ne le mérite plus”
Nous sommes dans un passé qui n’en finit pas et dans un présent que nous ne parvenons à comprendre que comme ce qui devrait venir après ce passé. C’est pourquoi le préfixe « post- » définit mieux la personne qui l’utilise que la réalité désignée : il est le sceau de la perplexité, de ceux qui se résignent au déni, à l’incompréhension devant l’innommable, il révèle une insécurité générale. Il indique que nous n’avons pas encore d’idée de ce que nous avons et de ce à quoi nous aspirons ; il ne désigne pas une propriété mais son absence – dans le meilleur des cas un transit vers elle. La personne « postiste » ne nous dit pas où va le progrès, car son regard est dirigé en arrière, comme le souligne le philosophe allemand Dieter Thomä dans son livre Post-. Nachruf auf eine Vorsilbe (« Post-. Nécrologie d’un préfixe », 2005, non traduit). Nous ne comprendrons pas le présent du monde tant que nous ne parviendrons pas à nous débarrasser du « postisme » et à accorder au futur l’attention qu’il mérite. Est-il possible de comprendre le présent avec une catégorie qui nous permette d’échapper à l’influence du passé ?