Dossier / “La question woke”

Pour plus de fluidité dans nos échanges

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Pour plus de fluidité dans nos échanges

© Catherine Balet/Courtesy galerie Bigaignon

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Cet article est issu du numéro 165 de Philosophie magazine « La question woke », en kiosque le 01 décembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Une société où il n’y aurait plus que des gens convaincus, où les réactionnaires et les progressistes n’auraient plus aucun langage commun pour échanger, ne deviendrait-elle pas irrespirable ? Pour résister à la dynamique conflictuelle de l’espace public, adoptons des conceptions plus fluides.

 

La « question woke » est piégée. Sitôt qu’on l’évoque, autour d’un apéritif entre amis, lors d’un repas de famille ou d’une conférence de rédaction du magazine que vous tenez entre vos mains, des controverses s’enclenchent. Si les avis qui s’expriment sont tranchés, il n’est pourtant pas sûr qu’on sache de quoi on parle ! Comme souvent, bien des malentendus naissent d’une absence de définition des termes du débat.

Un peu d’histoire, donc. Aux États-Unis, le mot woke, qui appartient à l’argot (le terme classique serait awoken) et signifie « éveillé », apparaît dans la communauté afro-américaine et devient d’un usage courant à partir des années 1930. Il est popularisé par le musicien blues Leadbelly, qui, dans sa chanson Scottsboro Boys, raconte l’histoire de neuf adolescents noirs accusés d’avoir violé deux femmes blanches et termine par cette conclusion désenchantée : si vous entendez parler de tels faits divers, « stay woke », « restez éveillés »… Être woke, c’est donc d’abord prendre con-science, lorsqu’on subit une injustice, qu’on la subit en tant que Noir, qu’Afro-Américain, à cause d’un système de discrimination raciale, et donc que ce n’est pas soi-même ou un comportement individuel qui est en jeu, mais un fonctionnement social plus large. Si l’usage de l’expression se maintient dans l’après-guerre, c’est l’essor plus récent du mouvement Black Lives Matter (« Les vies noires comptent »), à partir de l’affaire Michael Brown, qui va vraiment le généraliser. Alors qu’il n’était pas armé, Michael Brown, Américain noir de 18 ans, a été abattu le 9 août 2014 par six coups de feu tirés par le policier Darren Wilson dans le Missouri ; or le jury a retenu la thèse de la légitime défense ! Là encore, l’univers de la chanson populaire apporte sa contribution – Erykah Badu scande dans Master Teacher Medley le refrain « I stay woke ». En 2014, le mot fait son entrée dans l’Oxford English Dictionary, pOur lequel être woke, c’est « le fait d’être conscient des problèmes sociaux et politiques, notamment du racisme ». Le dictionnaire ajoute aussitôt : « Ce mot est souvent utilisé de manière péjorative pour qualifier les personnes qui se mettent trop facilement en colère sur ces sujets, ou qui en parlent trop, d’une manière qui ne change rien. »

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