Analyse
QAnon : ceci n’est pas un jeu
Washington, D.C. (États-Unis), le 6 janvier 2021. Dans la foule de supporters de Donald Trump cherchant à envahir le Capitole, l’un des émeutiers faisant face aux officiers de police arbore un sweatshirt frappé du “Q” de la mouvance “QAnon”. © Saul Loeb/AFP
« Seuls les zombies croient aux coïncidences. » C’est ce genre de mantras que répètent constamment les QAnon, le mouvement complotiste qui bouleverse les États-Unis d’Amérique. Pas de coïncidence, car d’après eux, le monde est le théâtre d’une machination sataniste, ourdi par un groupe d’élites du Parti démocrate, des médias et de la culture. Ce complot leur a été révélé par “Q”, avatar mystérieux d’un utilisateur du site 4chan qui se présente comme un haut fonctionnaire patriote déterminé à sauver le pays. À ses « soldats virtuels », Q a affirmé une chose : l’actualité politique est un « film crypté », truffé d’indices et de signes. Quand Donald Trump, présenté par Q comme le héros qui sauvera le monde, déclare avoir été banni dix-sept fois d’Instagram, les QAnon s’interrogent. La dix-septième lettre de l’alphabet – c’est Q ! QAnon est donc plongé dans un immense Cluedo grandeur nature, une fiction planétaire dont le terrain de jeu… est le réel.
L’âge de la « gamification » du complotisme. Afin de comprendre l’explosion du complotisme, les hypothèses se multiplient. Crise de confiance dans les institutions, attraction religieuse ou sectaire, explosion des réseaux sociaux, etc. Mais celle du jeu n’a pas encore été examinée. Et si l’attrait magique qu’exerce QAnon sur ses membres tenait à ses ressorts ludiques ? D’après Éric Viennot, concepteur pionnier de jeux en réalité alternée (ARG), où les joueurs prennent part à une enquête mystérieuse qui ne se restreint pas à l’ordinateur mais se prolonge partout, QAnon a été conçu… exactement comme les jeux qu’il a contribué à inventer ! On sème des indices sur Internet, par téléphone, dans les mails, dans la rue, et le joueur part à leur recherche. « Dans un jeu vidéo, vous rentrez dans un univers virtuel en incarnant un personnage virtuel. Dans un ARG, c’est l’inverse : c’est le jeu qui rentre dans votre réalité. » Le jeu devient alors une expérience totale, un entrelacement du réel et de la fiction dont il devient presque impossible de s’extraire. QAnon serait-il un colossal ARG dont Q est le maître du jeu, stimulant ses « soldats virtuels » en recourant à toutes les ressources ludiques ? L’hypothèse mérite qu’on lui prête attention. Et elle fait surgir un scénario effrayant : celui de joueurs perdus dans le monde réel… qui ne savent plus qu’ils jouent.