Société

Quand la violence devient extrême

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Quand la violence devient extrême

Capture d’écran issue de la vidéosurveillance du péage autoroutier d’Incarville (27). Le 14 mai 2024, deux hommes armés (ici à gauche et au centre) attaquent un fourgon pénitentiaire, tuant deux agents et blessant grièvement trois autres. © AFP

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Après l’attaque barbare d’un fourgon pénitentiaire au péage d’Incarville, dans l’Eure (27), les représentants de la justice comme les syndicats de surveillants de prison ont affirmé que celle-ci était l’expression d’une ultraviolence et même d’une « violence extrême ». Qu’est-ce que cela révèle ?


 

  • Quand la procureur de la République de Paris, Laure Beccuau, a détaillé l’attaque du fourgon dans l’Eure, elle a parlé d’une scène d’une « violence extrême », expression reprise par la suite par bon nombre de représentants syndicaux de l’administration pénitentiaire, dont notamment l’Ufap. D’ordinaire, on use de ce vocable pour décrire certains actes terroristes, des tortures, des viols ou encore des massacres de masse, de même que diverses formes de nettoyage ethnique ou de génocides. Mais d’où vient ce concept et que signifie-t-il ?

  • La violence extrême a été popularisée assez récemment par des chercheurs en histoire, surtout pour parler de ce que l’historien Jacques Sémelin nomme les « manifestations ’’hors normes’’ de la violence », en particulier la mort des civils innocents dans les conflits contemporains. Avec le XXe siècle est apparu un « au-delà de la violence » qui ne doit pas se comprendre comme un simple excès ou une simple démesure du geste violent. Elle est surtout une « négation de toute humanité ». La violence est extrême quand ses victimes sont animalisées ou chosifiées avant d’être anéanties.

  • La violence extrême est au fond la négation totale du corps de l’autre. On ne parle d’ailleurs pas de violence extrême des États totalitaires – comme en Chine ou en Corée – car, même dans ces situations, le corps est considéré pour être possédé et investi par le pouvoir. En ce qui concerne la guerre, dans son sens classique et hégélien, on peut dire qu’elle est une confrontation entre deux États, deux forces, deux idées, une situation où l’individu est déjà arraché à l’immanence du corps pour devenir l’incarnation ou l’instrument d’un idéal. La violence extrême, quant à elle, peut poursuivre une forme de radicalisation de cette négation jusqu’à ce que la victime ne soit même plus assignée à une force ennemie, au bras d’un idéal contraire à abattre. Elle n’est alors plus rien du tout.

  • Dans le carnage du péage d’Incarville, la violence extrême naît justement du fait que les agents pénitentiaires ne sont pas menacés, pas même éliminés parce qu’ils représenteraient un ordre répressif contre lequel certains auraient un intérêt à se battre. Sur les images d’une caméra de surveillance dont le son est absent, deux agents sont abattus comme on enjamberait un obstacle gênant, sans égard et sans triomphe. Paradoxalement, certains attentats terroristes peuvent être plus barbares encore mais manifester moins de violence extrême, dans la mesure où celui qui est assassiné représente encore quelque chose, un ordre maléfique ou la déviance d’un Occident qui a le tort de défendre la liberté d’expression et le droit de blasphémer. Dans le cas terroriste, la dimension extrême – donc la déshumanisation totale – naît surtout de la mise en scène, telles les décapitations filmées de l’État islamique où la médiatisation du meurtre compte plus que le corps sacrifié. Elle peut être aussi produite par la « sémiologie de l’égorgement ». Comme le rappelle l’historien Christian Ingrao dans l’ouvrage collectif Une histoire de la guerre (Éditions du Seuil, 2018) : « C’est ainsi que sont sacrifiés la plupart des animaux dans les religions du Livre, et c’est la manière dont sont mis à mort les animaux de boucherie. »

  • Historiquement, la prolifération de la violence extrême coïncide avec l’industrialisation de la guerre, le perfectionnement des armes et la révolution de la chimie, l’augmentation des populations mais aussi avec ce qu’Ingrao appelle la « désinstitutionnalisation » de la guerre, soit l’exposition croissante des civils et l’inclusion d’acteurs plus fragmentés, irrationnels et imprévisibles comme les milices, les groupes terroristes et ou les simples combattants irréguliers. Dans les conflits, la violence a tendance à s’étendre et à devenir plus chaotique, les deux mouvements allant de pair. En 1994, le génocide rwandais a constitué une concentration importante de violences extrêmes. Or, selon le chercheur, on estime que 20% de la population totale a participé, femmes et enfants compris, à ce génocide massivement opéré à l’arme blanche.

  • La violence extrême est en fait un surgissement monstrueux qui n’obéit plus à ce que le sociologue Abram de Swaan, disciple de Norbert Elias, appelle la « compartimentation », soit le fait que l’abaissement des normes de civilisation soit associé à des espaces particuliers qu’on croirait lointains. La violence extrême est précisément celle qui déborde du théâtre de la confrontation pour surgir n’importe où, n’importe quand, n’importe comment. Y compris au coin d’une rue d’un pays apparemment en paix. 

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