Technologie
Quand les morts ressuscitent grâce à l’IA
L’avatar numérique de Chris Pelkey s’est “exprimé” au tribunal lors du procès de son meurtrier. © Chris Pelkey’s family
Au cours d’un procès récent, on a fait témoigner, à l’aide de l’IA, la victime d’un meurtre. Pas pour raconter ce qui s’était vraiment passé, mais pour pardonner le coupable. Une drôle d’idée, qui soulève des questions éthiques. Éclairage.
Une justice qui répare, plus qu’elle ne condamne ?
En 2021, aux États-Unis, Christopher Pelkey est tué par Gabriel Paul Horcasitas en 2021 après une altercation sur la route. Le voilà pourtant qui s’exprimait, il y a peu, lors du procès. « À Gabriel Horcasitas, l’homme qui m’a tiré dessus – c’est dommage que nous nous soyons rencontrés ce jour-là dans ces circonstances. Dans une autre vie, nous aurions probablement pu être amis. » Ces mots ne sont pas, en fait, ceux de Pelkey mais ceux d’un avatar numérique : un deepfake, une vidéo réalisée par intelligence artificielle qui imite les expressions faciales et la voix d’un individu. L’avatar a été autorisé à s’exprimer par le juge Todd Lang. À l’origine de cette initiative, la sœur de Pelkey, Stacey Wales, qui espérait faire du procès une « œuvre de guérison ». L’avatar de Pelkey, à la fin de son discours écrit par Wales, lance : « Je crois au pardon et à un Dieu qui pardonne. Je l’ai toujours fait et je le fais encore. » Selon le juge, « le pardon accordé à monsieur Horcasitas reflète parfaitement la personnalité de monsieur Pelkey ».
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L’idée, déconcertante, s’inscrit dans l’horizon de la justice dite réparatrice ou restaurative. L’idée est introduite dès 1977 par Albert Eglash et développée la même année dans un article par Nils Christie, « Conflict as property » (« Le conflit en tant que propriété »). John Braithwaite définit ainsi cette justice d’un genre nouveau dans « Restorative Justice and de-professionalization » (« Justice réparatrice et déprofessionnalisation », 2004) :
“Un processus dans lequel toutes les parties concernées par une injustice ont la possibilité de discuter de la manière dont elles ont été affectées par cette injustice et de décider de ce qu’il convient de faire pour réparer le préjudice. En matière de criminalité, la justice réparatrice repose sur l’idée que, parce que le crime blesse, la justice doit guérir. Il s’ensuit que les conversations entre ceux qui ont été blessés et avec ceux qui ont infligé le préjudice doivent être au cœur du processus”
John Braithwaite, op. cit.
La justice réparatrice est conçue comme un processus parallèle à la justice criminelle. Cette dernière se concentre sur la violation de la loi, et détermine une peine en conséquence dont doit s’acquitter le coupable. Les victimes peuvent recevoir des « indemnisations », et la peine elle-même fait en un sens office de rétribution ou de compensation du tort subi. Mais les victimes – leurs besoins particuliers en tant qu’elles ont subi un dommage traumatique – ne sont pas au cœur de la procédure pénale. Du point de vue de la justice, le procès clôt l’affaire dans une forme d’échange formel entre le tort subi et la peine prononcée. Les deux demeurent pourtant incommensurables. La perte des victimes n’est pas compensée par la sentence, et le procès n’est en général qu’une étape sur le long chemin de la « guérison », qui a sa temporalité propre.
C’est pour mieux prendre en charge ce besoin des victimes que la justice réparatrice est introduite : il s’agit de soulager en réparant, de reconstruire des liens défaits, de combler la faille ouverte par le mal, pour que le traumatisme passé ne dévore pas l’avenir. Cette volonté de surmonter le mal vaut aussi bien pour celui qui l’a subi que pour celui qui l’a commis, le criminel. Comme le souligne Howard Zehr dans son Little Book of Restorative Justice (« Le petit livre de la justice réparatrice », 2002), « le crime nuit aux victimes, aux communautés et aux coupables ». « Tous les êtres humains ont une dignité et une valeur. La victime et le coupable sont tous deux en mesure d’aller de l’avant dans le respect et la dignité. »
Du pardon en justice
Tous les criminels, certes, ne se sentent pas coupables, ce qui est souvent une douleur supplémentaire pour les victimes. La justice réparatrice a comme but une prise de conscience quant au mal infligé à autrui. Mais elle vise, à travers cette prise de conscience même, un dépassement du mal. Le pardon occupe une place importante dans ces processus. Le pardon libère la victime de la haine vengeresse qui risque de l’engloutir, et que le jugement pénal ne suffit pas toujours à éteindre. Il libère aussi, différemment, le criminel. Si ce pardon ne peut jamais être exigé, décrété, extorqué, si son surgissement n’est jamais certain, la justice restaurative ou réparatrice s’efforce de lui donner une chance, de créer des conditions favorables de dialogue.
Que faire, alors, quand la victime n’est plus là – en cas de meurtre par exemple ? « Peut-on demander pardon à un mort ? », s’interroge le philosophe Antoine Garapon dans Des crimes qu’on ne peut ni punir ni pardonner (Odile Jacob, 2002). Difficile de répondre par l’affirmative. On peut sans doute pardonner à un mort. D’autre part, les proches d’une victime disparue peuvent pardonner pour elles-mêmes. Mais, comme le soulignait le survivant de la Shoah Simon Wiesenthal, « je ne pouvais pardonner au nom de ceux qui sont morts ». Jacques Derrida lui aussi le remarque dans son entretien de 2000 pour le magazine Le Monde de l’éducation, « Autrui est secret parce qu’il est autre » : « Seules les victimes auraient éventuellement le droit de pardonner. Si elles sont mortes, ou disparues de quelque façon, il n’y a pas de pardon possible. » La mort rend le pardon impossible.
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D’où le projet de faire appel à des intelligences artificielle pour « ressusciter » un instant la victime afin qu’elle puisse pardonner le coupable. L’idée [qui est celle de la prosopopée] a l’air tout à fait saugrenue à première vue. Cet être artificiel n’est pas la victime, même si elle lui ressemble. Son pardon ne pourra pas être un vrai pardon : implémenté d’emblée dans la machine (en l’occurrence, par la sœur de Pelkey), il n’a pas la gratuité du vrai pardon qui, accordé de manière imprévisible sans que rien ne le contraigne, esquisse un nouveau départ. Ce « pardon » ne soulagera pas le criminel comme un vrai pardon. Surtout, il ne soulagera pas la victime qui, en pardonnant, se déleste du traumatisme obsédant qui l’accable. La victime n’est plus là, et l’hologramme n’y change rien. Il est trop tard.
La prosopopée est-elle légitime pour réparer ?
Pourquoi, alors, s’obstiner à arracher des mots qui ne peuvent l’être ? Peut-être faut-il y voir la rémanence d’une inquiétude ancestrale : de même que la culpabilité ne meurt pas avec la victime, les morts « intranquilles », qui partent sans être apaisés, sans avoir pu laisser derrière eux la rancœur et la tristesse, reviennent hanter les vivants qui leur ont fait du tort. Comme le note Claire Mestre dans « Le pardon, acte spirituel, acte psychique » (2010), « dans les cultures “animistes”, où les morts par le passage de la mort changent de statut et appartiennent à un monde parallèle, un mort hostile devient craint, apparaît dans les rêves des vivants (ou bien dans des visions) comme dangereux et menaçant. Ceci est interprété par le fait que le défunt a des reproches à l’égard du vivant ». Ces morts « peuvent-ils pardonner aux vivants » ? Les sociétés traditionnelles, pénétrées par la présence insistante des morts, possédaient en tous cas « des gestes et des rituels pour apaiser et s’opposer à la vengeance possible du défunt ». Nos sociétés, moins à l’aise avec l’au-delà, n’ont plus ces gestes pour apaiser la hantise dévorante des disparus. Nous ne savons pas traiter avec les morts, et désespérons de ce que tout soit « réglé » du temps des vivants.
Ressuscitant, par IA, le mort, la technologie voudrait devenir médiatrice, forger un cadre nouveau pour traiter avec les défunts, conjurer leur retour obsédant dans une image numérique. Parvient-elle à instaurer une relation avec les défunts ? Ne s’agit-il pas, bien plutôt, d’une manière de neutraliser leur « retour » ? Le mort est là, disponible, et il finira nécessairement par délivrer le précieux sésame : « Je te pardonne. » La cruauté de la hantise tient tout au contraire à son indisponibilité. Le mort se rappelle à nous quand bon lui chante. C’est ce pouvoir d’initiative qui fait sa vie. Un jour, peut-être, il se calme. Est-ce à dire qu’il pardonne ? En tout cas, comme dans la vie des vivants, le temps fait son œuvre en cicatrisant la plaie du mal.