Zoologie

Quand les singes se font médecins

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Quand les singes se font médecins

© Janiecbros/iStockphoto

C’est la première fois que cet étonnant comportement est observé : au Gabon, une équipe de scientifiques a constaté que les chimpanzés capturaient des insectes volants (d’une espèce encore indéterminée, « qui pourraient avoir une fonction anti-inflammatoire, voire apaisante »), et les transformaient, par mastication, en un onguent appliqué pour guérir les plaies. Les leurs, et plus surprenant encore : celles de leurs congénères. « Ils semblent comprendre qu’avec cet insecte, leur plaie ira mieux », souligne, enthousiaste, la biologiste Simone Pika. Les philosophes grecs, d’Aristote à Cicéron, n’auraient peut-être pas été aussi surpris.

 

Dans le parc national de Loango, au Gabon, un chimpanzé femelle inspecte une blessure au pied de l’un de ses petits, attrape un insecte, l’écrase entre ses lèvres et l’applique sur la blessure. © Alessandra Mascaro

 

  • Les pratiques d’automédication animale, qui peuvent paraître étonnantes à nos yeux d’héritiers d’une pensée cartésienne très mécaniste des bêtes, sont en fait bien connues depuis l’Antiquité. Aristote constate qu’une « foule d’autres quadrupèdes savent aussi fort prudemment soulager leurs maux ». Et liste toute une série de ces curieuses pratiques dans Les Parties des animaux : « On prétend que les chèvres sauvages de Crète, quand elles sont percées d’une flèche, se mettent à chercher le dictame, qui paraît avoir la propriété de faire sortir le fer de la plaie. Les chiens malades savent se faire vomir en allant manger de certaine herbe. Quand la panthère a par hasard avalé le poison qu’on appelle “la mort aux panthères”, elle cherche des excréments humains, qui la doivent guérir. […] Les cigognes et d’autres oiseaux savent, s’ils ont reçu quelque blessure dans le combat, y appliquer de l’origan. »
  • Cette liste ne cessera de s’allonger au long de l’Antiquité et occupera une place de plus en plus importante comme argument dans les débats philosophiques. Cicéron y voit le signe de la Providence divine qui, pour les stoïciens, gouverne harmonieusement le monde. Dans De la nature des dieux, Cicéron écrit : « On sait assez avec quel soin les animaux se gardent, de quelle circonspection ils usent dans leur alimentation et dans le choix de leur gîte. C’est une chose bien remarquable que, pour se nettoyer les voies digestives, les chiens provoquent des vomissements et que les ibis des Égyptiens se donnent des clystères. » Plutarque y verra de quoi étayer l’idée, débattue, d’une intelligence animale. Dans L’Intelligence des animaux, il écrit : « La médecine […] nous la voyons à l’oeuvre chez eux, dans une vaste et noble proportion. Tout d’abord, il connaissent l’usage des médicaments. »
  • Ces pratiques astucieuses ont d’ailleurs souvent inspiré les hommes. Pline parle ainsi, dans son Histoire naturelle, d’« inventions utiles, même à l’homme ». Et cite plusieurs exemples. Ainsi, « le cerf a indiqué le dictame ». On objectera sans doute qu’au-delà de ces prodiges de médication, le chimpanzé étonne par son comportement social, par son sens de l’entraide : il capture des insectes pour soigner ses compagnons. Mais les Anciens connaissaient eux aussi ce genre de solidarité. Pline à nouveau, relève que « l’hirondelle nous a montré le pouvoir salutaire pour la vue de la chélidoine, en traitant avec cette plante les yeux blessés de ses petits ». L’exemple, limité à la sphère de la descendance, paraît moins spectaculaire. Mais il tient surtout au mode de vie, moins sociable, des hirondelles par rapport aux chimpanzés.
  • Le « care » dont témoignent les chimpanzés est tout particulièrement remarquable par son raffinement et sa sophistication. Ne révèle-t-il pas en même temps, comme en creux, la relative indifférence morale des singes : non pas à l’égard de leurs congénères, mais des autres vivants qui précisément qui se tiennent hors des limites de l’espèce – les insectes médicinaux ? Sans doute l’être humain ne fait-il pas beaucoup mieux, et souvent pire, en matière d’exploitation des vivants. Mais il ne peut complètement échapper à la question de la moralité de son comportement... Ce qui n’est sans doute pas le cas du chimpanzé.
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