Repérages / Décembre-Janvier 2019
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Cet article est issu du numéro 125 de Philosophie magazine « Et vous, comment faites-vous la fête ? », en kiosque le 28 novembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’image
Les Poilus ont un visage
Une face spectrale nous adresse un regard comme sorti des limbes. Ce pourrait être le portrait de l’un de nos aïeux, mort pendant la Guerre de 1914-1918. Il n’en est rien : celui que l’on présente comme « Le Visage Inconnu » n’a jamais existé. Les contours flous de ce portrait sont issus du recoupement de 30 000 photos de soldats, de face ou de profil, scannées et recoupées pour créer un hommage numérique aux oubliés de la Grande Guerre. En 1920, un tirage au sort avait sélectionné le « Soldat inconnu » inhumé sous l’Arc de triomphe ; si l’anonymat garantissait alors qu’aucune victime du conflit ne soit privée de reconnaissance, l’algorithme est aujourd’hui à l’origine de ce mémorial de notre temps. L’idée d’un « homme moyen », censé représenter l’humanité mais détaché des individus de chair et de sang, ne date pas d’aujourd’hui ; elle était déjà sous la plume d’Adolphe Quetelet. Statisticien belge, inventeur de l’indice de masse corporelle (IMC), il publie en 1835 Sur l’homme et le développement de ses facultés, ou Essai de physique sociale. Calculant la taille, le poids, l’espérance de vie de cet homme virtuel, il s’y propose de déterminer scientifiquement « un être fictif pour qui toutes les choses se passeront conformément aux résultats moyens obtenus pour la société ». Étudiant notamment l’influence du climat ou de la profession sur la mortalité, Quetelet faisait fi des singularités en procédant par abstraction. À l’inverse, la numérisation de milliers de photos permet désormais d’incarner le « poilu moyen ». Devant le mystère et la mélancolie qui émanent des traits fusionnés de 30 000 victimes, comment ne pas vouloir découvrir, à partir de cet unique visage, chacune de leur histoire ?