Saskia Sassen : « Les opprimés peuvent agir par des voies détournées »
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Cet article est issu du numéro 29 de Philosophie magazine « 29 - mai 2009 », en kiosque le 30 avril 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Trois questions à… Saskia Sassen, économiste et sociologue de renommée internationale, professeure à l’université de Columbia. Auteure notamment de La Globalisation. Une sociologie (Gallimard), elle livre ici sa réflexion sur la crise et les rapports de force qu’elle met en œuvre.
Assistons-nous, avec la crise mondiale, à un retour de l’État comme acteur clé sur la scène économique – dont témoigneraient par exemple le plan de relance de Barack Obama ou la création d’un fonds souverain par Nicolas Sarkozy ?
Sans doute, mais l’intervention des États occidentaux dans l’économie au cours de ces derniers mois a largement consisté à transférer l’argent des contribuables dans le système financier global ! En effet, la plupart des grandes banques qui ont reçu une aide publique substantielle aux États-Unis ne peuvent pas être considérées comme des banques américaines, mais appartiennent au système financier mondial. De plus, quand les États décident d’investir dans l’économie réelle, cela profite largement à des entreprises multinationales ou détenues par des investisseurs étrangers : ainsi, un quart seulement de l’investissement du plan de relance d’Obama est destiné aux infrastructures nationales. Les États-nations subventionnent donc une économie mondialisée.
Un autre point sur lequel on n’insiste pas assez est le rôle actif qu’ont joué les gouvernements nationaux, au cours de la phase d’intensification de la mondialisation qui a commencé après 1980, en faveur de l’émergence d’un nouveau type de système financier et commercial global, ainsi que d’une mondialisation du secteur privé. Il y a aujourd’hui de nombreuses entreprises qui se conduisent comme si elles étaient mondiales et dont le statut juridique n’est pas complètement encadré par les législations nationales – on compte ainsi près de 270 000 multinationales. Ce modèle a été rendu possible par le fait que les États ont tous procédé à des modifications de leurs lois et de leurs réglementations pour permettre aux compagnies étrangères de se sentir comme chez elles sur leur sol. On a assisté au même phénomène avec l’émergence du marché global des capitaux : les États-nations y ont contribué en menant des politiques monétaires anti-inflationnistes, donc favorables aux rendements des placements financiers, aux dépens de l’investissement dans le secteur de l’emploi. Les dirigeants du passé n’auraient jamais pu mener de telles actions sans qu’elles soient sanctionnées dans les urnes.