Sénèque plus ultra

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Cet article est issu du numéro 71 de Philosophie magazine « 71 - été 2013 », en kiosque le 04 juillet 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Quand les thérapeutes et autres coachs s’inspirent des sagesses antiques pour nous faire retrouver la sérénité et le bien-être, on peut se demander si Sénèque, Épictète ou Marc Aurèle sont solubles dans le grand marché du développement personnel. Réponses avec les philosophes, psychanalystes et psychiatres Thomas Bénatouïl, Pierre-Henri Castel et Jean Cottraux.

Je suis bloqué depuis trente minutes dans le métro. La rame est immobilisée dans le tunnel et plongée dans l’obscurité. Comment limiter l’exaspération, échapper à la panique ? Si je suis disciple d’Épicure, je pense qu’il faut éliminer les désirs non naturels. Par exemple celui d’arriver à l’heure. Pour lutter contre la claustrophobie, je me remémore le « quadruple remède » : la mort n’est rien, les dieux ne sont pas à craindre, le bien est facile à obtenir, le mal est facile à éliminer. De cette façon, j’essaie d’atteindre l’ataraxie, l’absence de troubles, adossée à la connaissance du principe ultime de la nature : l’infini des atomes. Si je suis disciple des stoïciens, je vais là aussi m’efforcer d’éliminer le trouble et d’atteindre la paix intérieure, mais le chemin est un peu différent : la circulation du métro fait partie des choses qui ne dépendent pas de moi. « Si tu t’affliges d’une cause extérieure, ce n’est pas elle qui t’importune, c’est le jugement que tu portes sur elle », écrit Marc Aurèle. Pas plus que sur un banal retard, je n’ai de prise sur la mort horrible qui pourrait survenir – incendie, attentat, asphyxie. Si je ne peux changer l’ordre du monde, je peux agir sur ce qui se produit en moi, c’est-à-dire la pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion. J’y arriverai d’autant mieux qu’un entraînement quotidien m’aura permis de discipliner mes désirs et mon assentiment.

Un tel usage des éthiques grecques et romaines peut paraître parfaitement naïf. Mais c’est justement par leur simplicité pratique que les pensées épicuriennes et stoïciennes ont rayonné depuis l’Antiquité. Le stoïcisme d’Épictète et de Marc Aurèle, comme l’a montré Pierre Hadot, est d’abord un mode de vie. Son versant pratique peut être surexploité dans le grand marché contemporain des « sagesses du monde » et décliné en diverses recettes. Mais il peut aussi faire l’objet d’un nouveau questionnement qui cherche à creuser ce qui en fut le sens originel.

 

 

Un stoïcisme nouvelle vague ?

Plus que l’épicurisme, la pensée stoïcienne fait aujourd’hui des émules dans le monde du coaching et dans celui, institutionnel et médical, des thérapies comportementales et cognitives (TCC). Aujourd’hui, la référence à Épictète surgit dans les séminaires de développement personnel et de « pensée positive ». Il existe un marché du stoïcisme pour cadres désorientés, avec des offres aussi alléchantes que le « spa stoïcien » où l’on s’immerge dans une piscine remplie de balles en plastique noir gravées de centaines de préceptes. La « minute zen stoïcienne » ou le « mentoring » accompagné de lectures de Sénèque sont proposés dans les séminaires de « remotivation ». Dans le cadre de stratégies dites « gagnant/gagnant », on méditera cette phrase tirée des Lettres à Lucilius : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas. C’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. » Sans aller jusqu’à ces extrémités, le stoïcisme semble devenir une « valeur refuge » dans les périodes où l’on croit moins au sens de l’histoire et au progrès. Face à la tempête des événements, il contiendrait sinon un principe actif de paix intérieure, tout au moins une boussole.

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