Le livre du jour

"Sentir et savoir", d'António Damásio

Temps de lecture : 3 min

"Sentir et savoir", d'António Damásio

© Éditions Odile Jacob

« Il y a souvent un gouffre entre la carte et l’objet : je l’ai encore constaté il y a quelques minutes, en sortant sur ma terrasse pour regarder le soleil disparaître derrière les monts Santa Monica – et admirer le crépuscule rougeoyant. » Se représenter abstraitement le monde, introduire une distance entre ce que l’on conçoit et ce que l’on vit, ne peut qu’atténuer la conscience. Dans ses travaux, António Damásio a toujours combattu ce dualisme cartésien selon lequel il existerait une division claire entre le sentir et le savoir. Nourri de Spinoza, qui proposait au contraire de voir dans la conscience une connivence du corps et de l’esprit, le neuropsychologue a révolutionné notre conception de celle-ci. Son nouveau livre, Sentir et savoir, reprend cette même thèse, à mi-chemin entre philosophie et neuropsychologie, mais s’affranchit cette fois d’une exigence scientifique habituelle au profit d’un texte court, fluide et poétique… et montre que la science peut tout à fait, elle aussi, penser avec des mots. En voilà trois idées séduisantes.

  • Être, ressentir, connaître sont les trois stades évolutifs du vivant. Si être ne nécessite rien sinon de disposer d’un corps, ressentir implique déjà la mise en alerte des systèmes nerveux et sensoriels. Une bactérie peut être, mais elle ne peut pas ressentir le monde puisqu’elle est incapable de le cartographier par la vue, l’ouïe ou encore le toucher. Connaître, enfin, demande quelque chose de supplémentaire et de plus difficilement palpable. Car si nos sensations corporelles nous permettent d’élaborer des images du monde, elles seules ne peuvent pas nous faire voir ces images au sens le plus riche du terme. Les images en elles-mêmes ne nous apparaissent pas comme nos images – comme des images internes et constitutives de notre subjectivité –, mais seulement comme des images produites par ce qui nous est extérieur. C’est, semble-t-il, en ce point précis que se situe la conscience : dans une appropriation personnelle de ce que je ressens, dans l’élaboration de ce que je suis d’unique par rapport à mon expérience sensible du monde.
  • Nos souvenirs seraient les premiers signes tangibles de cette conscience mi-physique mi-intellectuelle. Constituant une brique intermédiaire entre le sentir et le savoir, ce sont les souvenirs qui guident notre volonté, puisqu’en se rappelant d’un événement, nous recevons inévitablement les sensations qui l’accompagnaient : la réminiscence est enrichie des sensations passées. Comme lorsque nous courons dans les bras de la personne qui nous a manqué ; ou encore lorsque nous relisons un vieux livre que l’on a aimé, dans lequel tourner les premières pages et rencontrer de nouveau les personnages que l’on avait oubliés revient presque à rentrer chez soi après un long voyage. Voilà le propre d’un esprit conscient : un esprit qui se souvient, « qui jouit d’un peu de recul sur lui-même », écrit Damásio.
  • Les nouvelles technologies complexifient cette perception de la conscience, mais ne peuvent pas totalement la remettre en question. « Ceux qui rêvent de "télécharger leur esprit" dans une machine pour devenir immortels devraient comprendre que leur aventure – sans cerveau vivant dans un corps vivant – se résumerait à transférer des recettes vers un ordinateur : des recettes, rien que des recettes », ajoute le neuropsychologue. Il est vrai, à quoi bon connaître par cœur un nombre incalculable de recettes de cuisine, si nous ne convoquons pas aussi le souvenir des goûts, des odeurs et des moments chéris qui les entourent ? Sans mémoire physique, impossible de saliver à l’avance : l’esprit seul n’est rien et ne peut être jouissant. Notre corps doit l’accompagner, c’est précisément pour cela qu’aucune machine, aussi sophistiquée soit-elle, ne dépassera jamais la puissance évocatrice d’un esprit bien formé.

Sentir et savoir. Une nouvelle théorie de la conscience, d'António Damásio, paru le 19 mai 2021 aux éditions Odile Jacob. 240p., 23€90, disponible ici.