Société

Suicide forcé : l’illusion du choix

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Suicide forcé : l’illusion du choix

Détail de “La Mort de Lucrèce” (v. 1515), par Giovanni Antonio Bazzi, dit Le Sodoma (1477-1549). Personnage légendaire de l’histoire de Rome, Lucrèce se tue après avoir été violée par Sextus Tarquin. © Domaine public

Reconnue juridiquement en France depuis 2020, la notion de suicide forcé est régulièrement assimilée au féminicide. Le 20 novembre 2025, la Mission interministérielle pour la protection des femmes indiquait que les suicides forcés avaient augmenté de 17% en 2024. L’occasion de revenir sur ce terme, encore peu connu. 


Une expression d’actualité

« Suicide forcé » : voilà une expression qui a de quoi dérouter, et qui commence seulement à faire parler d’elle. Sur 1 049 victimes de suicides forcés en 2024, 906 étaient des femmes. Un chiffre en hausse de 17% par rapport à 2023, consigné dans la dernière lettre sur les violences sexistes et sexuelles de la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences (Miprof), parue le 20 Novembre 2025. Depuis quelques mois, on la présente souvent comme la « face cachée des féminicides ». La Miprof la caractérise en effet comme un féminicide « indirect », remettant en question le chiffre d’un féminicide tous les trois jours en France. Selon cette nouvelle acception, qui comprend aussi les tentatives de féminicides, directs ou indirect, 3,5 femmes seraient en effet victimes chaque jour. 

Le documentaire Cantat, de rockstar à tueur, diffusé au printemps dernier sur la plateforme Netflix, a contribué à sensibiliser le grand public à cette notion, en provoquant la réouverture d’une enquête du parquet de Bordeaux sur la responsabilité du chanteur dans le suicide de sa compagne Krisztina Rády, survenu plusieurs années après le meurtre de Marie Trintignant. Yaël Mellul, ancienne avocate spécialiste des violences conjugales et actrice de la reconnaissance de la notion, estime en effet que la mort de Krisztina Rády est un « suicide forcé ».

Une histoire récente

Créé en 2019 à l’occasion du Grenelle contre les violences conjugales, le terme vise à combler un vide juridique. Dans le guide européen sur les suicides forcés, financé par la Commission européenne et rédigé par les associations Psytel et Mouvement pour l’égalité entre les femmes et les hommes en 2022, il est défini comme « l’acte ultime d’une victime de violences psychologiques graves et répétées au sein du couple, qui ne trouve plus d’autre moyen que de mettre fin à sa vie pour sortir de la maltraitance ». Le terme vise ainsi à établir la responsabilité du partenaire dans le suicide de la victime. Cette définition a pu voir le jour grâce au travail de Yaël Mellul et de Véronique Wester-Ouisse, maître de conférence en droit privé et criminel et vice-procureur à Quimper. Après être parvenues à créer un groupe de travail « violences psychologiques et emprise » au sein du Grenelle, elles ont constaté qu’aucune des incriminations existantes ne s’appliquait juridiquement en cas de suicide provoqué par les violences et les humiliations répétées d’un conjoint. Un exemple emblématique est celui de Mélissa Perrot, jeune femme de 24 ans qui s’est suicidée en 2016 suite au harcèlement de son conjoint. Bien que le procureur et le juge d’instruction aient reconnu le lien de causalité entre sa mort et le harcèlement qu’elle subissait, son auteur n’a été jugé que pour harcèlement moral ayant causé une ITT (incapacité temporaire totale de travail) supérieure à 8 jours, du fait de l’absence de catégorie juridique adéquate. Pour éviter que ce type de situation ne se reproduise, la solution dégagée pendant le Grenelle a donc été d’instituer une circonstance aggravante à la loi contre le harcèlement moral dans le couple. Depuis le 30 juillet 2020, le code pénal dispose ainsi que « les peines sont portées à dix ans d’emprisonnement et à 150 000 € d’amende lorsque le harcèlement a conduit la victime à se suicider ou à tenter de se suicider » (art. 222‐33‐2‐1). Grâce à cette nouvelle loi, il n’est plus nécessaire de prouver l’intention de l’auteur dans la mort de sa victime, à l’inverse du cas de provocation au suicide. En effet, dans le cadre de violences conjugales, l’objectif du harceleur n’est pas d’éliminer la victime, mais plutôt d’exercer durablement son emprise sur elle, en la contrôlant fortement, au point de la rendre étrangère à elle-même. Donc, si son intention première n’est pas de la tuer, mais de se servir d’elle, la loi n’a pas besoin de prouver une intention meurtrière pour le condamner.

La figure de la suicidée : un fantasme tenace

L’apparition tardive du terme met à mal un mythe culturel tenace, faisant du suicide féminin un motif romantique. Alors que l’Observatoire national du suicide indique que les hommes se donnent trois fois plus la mort que les femmes, ces dernières demeurent sur-représentées dans les imageries du suicide. En témoigne Edgar Allan Poe, qui écrivait dans Genèse d’un poème (1846) que « la mort d’une belle femme est incontestablement le sujet le plus poétique au monde ».

Dans la majorité des cas, les représentations antiques et romantiques de suicidées les montrent soit souillées, soit folles. Lucrèce, personnage mythique qui se tue pour laver son honneur après avoir été violée par Sextus Tarquin, a ainsi fasciné les peintres pour sa vertu, de Titien à Botticelli en passant par Dürer et Véronèse. Par exemple sur cette toile (1638-1642) de Guido Reni, l’une des très nombreuses moutures de ce motif classique, Lucrèce est représentée nue sur le lit du viol, dague à la main. Les yeux levés au le ciel dans un regard d’extase, elle semble se rapporter à Dieu, qui lui seul saura la pardonner. Son suicide véhicule donc une certaine idée de la femme : est vraiment vertueuse celle qui préfère mourir que de survivre à son viol. Autre figure, plus romantique, Ophélie incarne la femme folle, qui finit par se donner la mort dans un acte exalté. Personnage shakespearien, la jeune femme se noie après la mort de son père et le rejet de Hamlet. John Everett Millais la peint en 1851-52 passive et nimbée de fleurs, un coquelicot à la main, symbolisant la mort et le sommeil. La scène, transformée en un rêve troublant, inspirera Gaston Bachelard, qui théorisera dans L’Eau et les rêves (1952) le « complexe d’Ophélie », à partir de ce personnage incarnant à lui seul « le symbole du suicide féminin » car il meurt dans l’eau, « vraie matière de la mort bien féminine [...] élément de la mort sans orgueil ni vengeance, du suicide masochiste ». Cette représentation a été portée à l’écran en 2011 avec le film Melancholia de Lars von Trier. Dans une scène aux allures oniriques, Justine (Kirsten Dunst) contemple la lune depuis la rivière où elle est allongée, sans aucun espoir. La séquence confirme l’intuition de Bachelard, qui écrivait : « Le complexe d’Ophélie peut monter jusqu’à un niveau cosmique » symbolisant alors « une union de la lune et des flots ». La femme qui a perdu la raison se fond dans la terre, la mer et le cosmos, accomplissant ainsi sa prétendue essence féminine.

À l’inverse, les hommes qui se retirent la vie sont quant à eux célébrés pour leur force ou leur génie. La figure antique du suicidé est ainsi mue par l’idée de libre volonté et accomplit un geste philosophique dans l’acte de se donner la mort. Le suicidé romantique masculin n’est pas fou : c’est plutôt un désespéré génial, à l’instar du personnage de Werther, illustre pour sa sensibilité absolue. La réalité montre pourtant que les femmes se suicident moins que les hommes, et que leurs raisons de se retirer la vie divergent profondément de nos représentations.

Paradoxe et responsabilité

Toute une tradition philosophique verrait dans le suicide forcé un véritable oxymore : le suicide n’est-il pas le dernier acte libre qu’un individu puisse accomplir ? Comment peut-il être « forcé » ? D’autres percevront à l’inverse dans ce terme un pléonasme, estimant qu’un suicide est toujours un acte désespéré, résultant d’une absence de liberté. Virginie Vernat, avocate en droit de la famille et de l’enfant au barreau de Montpellier relève l’ambiguïté de l’expression : « La suicidée est elle-même l’autrice de sa propre mort. Mais ce qu’il faut essayer d’appréhender, c’est que la responsabilité est ailleurs. » 

La faute à la fatalité ? 

Dans Le Suicide (1897), le sociologue Émile Durkheim montre que des facteurs extérieurs aux individus peuvent peser sur leur liberté au point de les pousser à se tuer. Au livre III, « Le suicide comme phénomène social », il le présente effectivement comme une manifestation du « fait social », compris comme « toute manière de faire [...] susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure » (Les Règles de la méthode sociologique, 1895). Donc, le suicide ne relève plus seulement de l’intime ou de la liberté individuelle, mais résulte de déterminations extérieures à l’individu. Parmi les quatre types de suicide qu’il dégage ensuite – égoïste, altruiste, anomique et fataliste – le dernier a de quoi interpeller. Le suicide fataliste ressemble en effet étrangement au suicide forcé et incarne bien l’idée d’une pression qui dépasse l’individu. C’est, nous dit Durkheim, celui qui relève « d’un excès de réglementation : celui que commettent les sujets dont l’avenir est impitoyablement muré, dont les passions sont violemment comprimées par une discipline oppressive » et qui désigne plus généralement tous les suicides pouvant « être attribués aux intempérances du despotisme matériel ou moral ». Écrasé par des contraintes dont il ne peut s’affranchir, l’individu confronté à une impasse choisit alors de se libérer par la mort. Pourtant, Durkheim ne consacre au suicide fataliste qu’une note de bas de page : « Il est de si peu d’importance aujourd’hui et [...] il est si difficile d’en trouver des exemples, qu’il nous paraît inutile de nous y arrêter. »

Quelles peuvent donc bien être ces réglementations, si lourdes qu’elles poussent à s’ôter la vie ? Si le sociologue ne développe pas son propos, il parvient néanmoins à donner quelques exemples de victimes types : esclaves, époux mariés trop jeunes, et enfin « femme mariée sans enfants ». L’institution du mariage et ses règles strictes favoriserait les suicides féminins de type fataliste, car c’est « à [l’homme] qu’elle profite le plus ». « La femme n’avait pas les mêmes raisons [de] faire l’abandon [de sa liberté] et, à cet égard, [...] en se soumettant à la même règle, c’est elle qui a fait un sacrifice ». Rester mariée ou se suicider, telle semble être la question… Or, c’est justement à ce dilemme que sont confrontées les femmes victimes de suicide forcé. Le guide européen sur la question indique en effet que le suicide « semble parfois rester comme [seule] issue » au couple quand la victime a été privée de son libre arbitre et de ses capacités de jugement. Le couple serait donc aujourd’hui au suicide forcé ce que le mariage était hier au suicide fataliste. Dans les deux cas, il s’agit d’échapper à la coercition.

Du suicide forcé au “continuum féminicidaire” 

Mais ce parallèle ne répond pas encore tout à fait à la question de la responsabilité. Si, comme l’expliquait l’avocate Virginie Vernat, la « responsabilité est ailleurs », cela signifie-t-il que le conjoint de la suicidée est un meurtrier, un auteur de féminicide ? Et que la victime est totalement dépossédée de son geste, ne s’appartenant plus ? Ou faut-il blâmer, de façon abstraite, le fait social et le couple ?

En développant le concept de « continuum féminicidaire » dans son ouvrage Féminicides. Une histoire mondiale (2022), l’historienne Christelle Taraud propose une définition extensive du féminicide, irréductible à la seule sphère privée et intime. Le « continuum féminicidaire » relèverait ainsi d’un « système d’écrasement des femmes remontant au moins au Néolithique », incluant la pluralité des « actes antifemmes » qui ont pour aboutissement ultime la mort de certaines, du « dressage à la féminité (dans un souci de soumission et de passivité ) » aux violences physiques et psychologiques en passant par le harcèlement sexuel dans l’espace public. Ce processus est ainsi comparé au contrôle coercitif, théorisé par le sociologue américain Evan Stark dans L’Emprise coercitive. Comment les hommes piègent les femmes dans la vie privée (2007). Le contrôle coercitif constitue l’un des maillons clés des violences psychologiques et conjugales. Il consiste en une dynamique de domination et de contrôle par laquelle un partenaire exerce son pouvoir sur l’autre, en le menaçant ou en contrôlant ses finances, ses fréquentations, ce qu’il fait et même ce qu’il mange, jusqu’à le placer dans une situation récurrente de « vulnérabilité organisée », générant en lui une « peur chronique, viscérale et permanente ». De quoi rappeler l’« excès de réglementation » dont dérivait le suicide fataliste chez Durkheim. La notion de « continuum féminicidaire » permet ici de relier fait social et violences structurelles, pour mieux comprendre le concept contemporain de suicide forcé. On saisit alors pourquoi la responsabilité « est ailleurs » : elle ne peut être comprise uniquement à partir de la victime, mais de systèmes qui pèsent sur elle, et d’un harceleur qui choisit activement de le perpétuer.

À l’heure actuelle, le conjoint d’une victime de suicide forcé n’est pas considéré par la loi comme un meurtrier mais comme un harceleur ayant conduit la victime à se retirer la vie. Si ce dernier tient une place centrale dans le suicide de sa conjointe, la notion susmentionnée de continuum nous met aussi face à nous-mêmes, hommes comme femmes : quelle part de responsabilité avons-nous dans la perpétuation de la peur et des systèmes qui la véhiculent ?