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Sur la culture du résultat

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Devant l'église Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine, dans le IVe arrondissement de Paris, le mercredi 9 décembre à 16h

Devant l'église Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine, dans le IVe arrondissement de Paris, le mercredi 9 décembre à 16h. © Alexandre Lacroix

Cycliste à Paris depuis trente ans, ne recourant à aucun autre moyen de transport quelle que soit la saison, j’utilise quotidiennement les parkings à vélos, qui se sont multipliés au cours de ces dernières années. Et souvent, c’est une vraie bagarre. Les barres de ces parkings sont si resserrées qu’il faut user d’adresse pour faire coulisser son vélo dans l’une des places libres. Pour peu qu’un autre cycliste indélicat se soit garé en diagonale, c’est même parfois impossible. Et bien sûr, les pédales de mon vélo s’emmêlent dans les rayons des roues du voisin, les guidons s’entrechoquent et je me pince les doigts. Alors, plusieurs fois par jour, je maudis l’architecte ou l’urbaniste – un automobiliste militant à coup sûr ! – qui a décidé de la dimension de ces espacements, sur plan, au chaud dans son agence, sans même faire un essai réel, grandeur nature. Je me demande dans lequel des cercles de l’Enfer de Dante j’aimerais l’expédier pour un stage en immersion d’une semaine.

 

Et puis, ce matin, j’ai eu une illumination. J’ai compris. Ce n’est pas l’architecte ni l’urbaniste qui est en cause. La conversation à l’origine du malheur, je peux presque l’entendre en imagination :

« Vous avez prévu des espacements de combien, entre les barres ? 

– Soixante-dix centimètres.

–  Okay… En admettant qu’on resserre un peu, on pourrait créer des places en plus. Il est possible de descendre jusqu’où, selon vous ?

– Cinquante-cinq centimètres, ce serait vraiment le minimum. 

– Et on gagnerait combien de places avec ça ?

– Attendez, je calcule… »

L’urbaniste ouvre sa calculatrice, fait deux divisions.

– Bah, en passant à un espacement de cinquante-cinq centimètres, on pourrait créer 8 900 places de stationnements vélo cette année, au lieu de 6 992.

– Super ! Mettons 10 000, c’est plus rond.

– 10 000 si vous voulez. »

 

Et voilà, le tour est joué… Cela a dû se passer à peu près comme ça. Lors du bilan de son action, un maire préfère annoncer qu’il a créé 10 000 places de stationnement vélo plutôt que 6 992. Imparable. Car c’est le chiffre qui sera imprimé sur les communiqués de presse, qui sera poussé sur les réseaux sociaux, et non une vidéo pathétique d’un cycliste ferraillant plusieurs minutes dans l’espoir de parvenir à attacher son cher vieux biclou.

Au-delà du cas d’espèce, je trouve que c’est un bon exemple des pièges que nous tend la culture du résultat. Car les chiffres ne disent pas tout ; ils livrent sur le réel une information extrêmement appauvrie et ne renseignent pas sur la dimension concrète des actions et des usages. Tant qu’on privilégie les chiffres pour prendre des décisions, on manie de splendides idéalités, mais il est possible qu’on rende le monde plus ou moins impraticable. Et cette observation toute simple est transposable, me semble-t-il, à presque tous les domaines.