Contrepoints

Télétravail : la nouvelle aliénation ?

Temps de lecture : 2 min

Télétravail : la nouvelle aliénation ?

©iStockphoto

Toujours plus libres, toujours plus souples, toujours plus… seuls ? « La pandémie a mis en place la plus grande expérience de télétravail jamais tentée, et les gens se sont rendu compte que ça marchait », estimait récemment dans Le Monde Peter Cheese, directeur du Chartered Institute of Personnel and Development. De nouvelles pratiques que comptent pérenniser, au moins partiellement, 37% des entreprises britanniques et 42% des allemandes. Pierre-Olivier Monteil prend le contrepied de cet engouement, et souligne, à partir de la philosophie de Leibniz, que le télétravail généralisé nous transforme en monades solitaires qui ne se tiennent plus dans le monde mais à distance de celui-ci. De quoi saper le sens du collectif.

 

  • Le télétravail, un modèle d’avenir ? Ses partisans soulignent, pêle-mêle, que travailler à distance permet d’économiser du temps en supprimant les trajets, de favoriser la liberté d’organisation des salariés, de gagner en efficacité, etc. Bien des entreprises ont d’ailleurs l’intention, une fois passée l’épidémie de Covid-19, de pérenniser cette nouvelle forme d’organisation.
  • Toutefois, les partenaires sociaux se montrent plus inquiets. Le Medef s’en tient pour l’heure à ce mot d’ordre : « Favoriser le télétravail, oui. Le généraliser, non ». Les syndicats de travailleurs, de leur côté, réclament un encadrement juridique de la pratique, et préconisent des négociations interprofessionnelles sur la question. Signe, peut-être, que derrière les nombreux avantages évidents du travail à distance, la réalité est plus sombre.
  • C’est l’avis de Pierre-Olivier Monteil, chercheur associé au Fonds Ricœur et professeur d’éthique appliquée, qui analyse, pour nos collègues de Philonomist, les effets pervers du télétravail. Monteil souligne, tout d’abord, que les interactions sociales qui se tissent dans le cadre physique de l’entreprise n’ont rien à voir avec la socialisation par écrans interposés. L’éloge du télétravail se fonde sur un déni du corps, du dialogue incarné et des subtilités de la communication non-verbale.

 

L’entretien de Pierre-Olivier Monteil pour “Philonomist”.

Lire l'entretien de Pierre-Olivier Monteil pour Philonomist.

 

De plus, pour Pierre-Olivier Monteil, « avec le télétravail, j’appréhende le monde à distance, comme une perspective vue de ma lucarne, au lieu de m’y sentir inclus », de lui appartenir. Les télétravailleurs n’ont plus de monde commun. Fermés sur eux-mêmes mais interconnectés aux autres par le biais d’un réseau virtuel, ces individus sont à l’image de la monade théorisée par Leibniz : « un monde à part, suffisant à lui-même, indépendant de toute autre créature », relié aux autres monades par Dieu.

Ce modèle de l’« individualisme connecté » porte en lui deux dangers, selon Monteil : d’une part, la destruction du « commun » au profit de  « l’indépendance » de l’individu ; d’autre part, l’hégémonie d’un mythe, celui de l’« autorégulation » du réseau, qui pourrait, en vertu de son automatisme, se passer de toute « régulation collective ». Pour Monteil, la généralisation du télétravail met donc aussi en danger, au-delà de l’environnement professionnel, la vie politique elle-même : « Le télétravail risque de fragiliser le sens du collectif dans la cité. »

Pour en savoir plus sur la philosophie de Leibniz, découvrez notre dossier