Hors-série “Vivre et penser comme un arbre”

Traverser la lisière

Temps de lecture : 9 min

In the Woods (Dans les bois, 1855), d’Asher Brown Durand

In the Woods (Dans les bois, 1855), d’Asher Brown Durand. © The Metropolitan Museum of Art © The Met Collection

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°N° 53 de Philosophie magazine « Vivre et penser comme un arbre », en kiosque le 12 mai 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

À partir d’une allusion de Gaston Bachelard et de trois tableaux, essayons de saisir ce moment esthétique par excellence : celui où nous entrons dans la forêt, pour avancer dans un espace où les lois humaines semblent soudain suspendues.

 

Entrer dans une forêt : que l’on soit adulte ou enfant, voilà un pas qu’on ne peut faire sans éprouver un frémissement, une impression reconnaissable entre toutes. Cette impression pourtant n’a pas de nom et n’a guère fait l’objet de descriptions. Dans sa Poétique de l’espace (1957, P.U.F.), Gaston Bachelard lui consacre une page énigmatique et allusive. Bachelard verse la forêt dans la catégorie de l’« immensité intime ». Voici ce qu’il écrit à ce sujet : « Examinons d’un peu près à quoi correspond l’immensité de la Forêt. Cette ‘‘immensité’’ naît d’un corps d’impressions qui ne relèvent pas vraiment des renseignements du géographe. Il n’est pas besoin d’être longtemps dans les bois pour connaître l’impression toujours un peu anxieuse qu’on s’enfonce dans un monde sans limite. Bientôt, si l’on ne sait où l’on va, on ne sait où l’on est. »

Illimitation, désorientation, il précise le trait plus loin et convoque avec prudence la métaphysique : « On sent qu’il y a autre chose à exprimer que ce qui s’offre objectivement à l’expression. Ce qu’il faudrait exprimer, c’est la grandeur cachée, une profondeur. Loin de se livrer à la prolixité des impressions, loin de se perdre dans le détail de la lumière et des ombres, on se sent devant une impression ‘‘essentielle’’ qui cherche son expression, bref dans la perspective de ce que nos auteurs appellent un ‘‘transcendant psychologique’’. Comment mieux dire si l’on veut ‘‘vivre la forêt’’ qu’on se trouve devant une immensité sur place, devant l’immensité sur place de sa profondeur. »

C’est tout de même curieux : lorsque j’entre dans la forêt, je perds l’horizon, l’angle de vue large et dégagé, je me retrouve dans un méandre de verdure, et pourtant, je renoue avec l’immensité. La lisière conditionne cette entrée dans un ordre de grandeur qui n’est pas celui du ciel libre, qui est une immensité du proche et non du lointain. Mais la lisière n’est pas tout à fait une frontière. Les lisières sont poreuses. Elles n’ont d’ordinaire pas de barrière ni de check-points. Quand j’entre dans un bâtiment par la porte principale, je sais que j’en ressortirai par là aussi. Quand j’entre dans un nouveau pays par la route, c’est souvent le même itinéraire que j’emprunterai au retour. Mais la lisière est plutôt comme un rivage, en cela que j’entre en un point sans savoir jamais exactement par où je vais sortir. Essayons d’aller plus loin, de caractériser l’espace forestier qui m’attend de l’autre côté de la lisière – si les philosophes en ont peu traité, trois tableaux peuvent nous aider à dégager ses propriétés.

Cet article est réservé aux abonnés