La lettre du jeudi

Une spectaculaire humiliation

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Pékin (Chine), le 22 octobre 2022. L’ex-président Hu Jintao, qui a gouverné la Chine de 2003 à 2013, est escorté vers la sortie lors du XXe congrès du Parti communiste chinois

Pékin (Chine), le 22 octobre 2022. L’ex-président Hu Jintao, qui a gouverné la Chine de 2003 à 2013, est escorté vers la sortie lors du XXe congrès du Parti communiste chinois. © Kevin Frayer/Getty Images/AFP

Il y a une dizaine de jours, le XXe congrès du Parti communiste chinois a été l’occasion d’une scène d’une grande cruauté. On a pu voir, répétée en boucle sur YouTube, l’expulsion de l’ancien président Hu Jintao – il aura 80 ans en décembre – de la salle où il trônait à gauche de Xi Jinping.

 

« Vieux bébé ébahi, doucement mais fermement entraîné par un sbire (une main de fer dans un gant de toilette) hors du champ des caméras convoquées pour l’occasion. Spectacle inouï d’une humiliation urbi et orbi évoquant des temps qu’on pouvait croire – à tort, diraient les Ouïghours, les Tibétains et autres minorités chinoises – révolus : ceux des procès de Moscou ou de la révolution culturelle durant laquelle le père de Xi Jinping a lui-même été arrêté, exhibé et contraint à l’autocritique.

Il y a deux aspects dans l’exhibition de Hu Jintao : l’un est spécifique au monde chinois, l’autre est universel. Côté spécificité, il y a le fait, relevé par le Namurois Henri Michaux dans les années trente, que “la peur des humiliations est tellement chinoise qu’elle domine leur civilisation”. La mise en coupe réglée de la Chine par les puissances occidentales entre 1839 et 1949 est inscrite de façon indélébile dans la mémoire collective comme les “cent ans d’humiliation nationale” (en mandarin 百年国耻, Bǎinián Guóchǐ) ). Il y a une dizaine d’années, des sinologues de Harvard ont relevé 113 termes chinois concernant l’humiliation. Par comparaison, un lexique de la terminologie de la glace de mer au Nunavik, dans le Grand Nord du Québec, contient 93 mots différents. Autant dire que la diversité du vocabulaire traduit quelque chose de vital : l’humiliation publique, notent les chercheurs, est un élément crucial de la socialisation en Chine.

Côté universel, c’est assez simple – au moins si je m’en tiens à la plus extrême généralité à propos d’un sujet extraordinairement polymorphe. “Il n’y a pas d’outrage qui aille plus à l’encontre de notre commune nature que celui qui interdit au coupable de cacher son visage sous le coup de la honte”, écrit Nathaniel Hawthorne a propos du pilori dans La Lettre écarlate (1850). Dans ce genre, je me souviens que durant mon année de sixième, chez les Jésuites, j’ai été surpris à enfouir des quenelles de poisson blanches et molles au fond de mes poches pour ne pas être contraint de les avaler. Le lendemain et pendant huit jours, j’ai déjeuné à une table solitaire au milieu du réfectoire. J’en ai gardé un dégoût sans nuance des quenelles et l’idée générale que l’humiliation passe par l’exposition.

Avant de disparaître à Auschwitz, Etty Hillesum note qu’il faut être deux pour être humilié : “Celui qui humilie et celui qu’on veut humilier, mais surtout : celui qui veut bien se laisser humilier.” Elle a raison bien sûr, mais elle omet de parler des spectateurs. En ce qui me concerne, nous étions 80, mes condisciples, le surveillant et moi. Pour Hu Jintao, nous étions plusieurs milliards. Il me semble que dans le genre, c’est un record. Et que cet événement, à sa manière, illustre ce que l’anthropologue Claudine Haroche dit de l’humiliation : elle est “comme la nouvelle figure de la condition humaine dans nos sociétés technologiques et nos économies mondialisées”. Un spectacle sinon rien. »

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