Dossier / Sommes-nous si fragiles ?
Vertige d’une nuit d’été
© Xinhua/Newscom/ABACA
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Cet article est issu du numéro 152 de Philosophie magazine « Sommes-nous si fragiles ? », en kiosque le 26 août 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Philosophe et charpentier, Arthur Lochmann pratique aussi la randonnée en montagne. Dans son nouveau livre Toucher le vertige, il relate à l’occasion de son ascension du massif du Mont-Blanc une expérience physique et métaphysique : la perte des repères et la peur du vide. L’écrivain expose ici ce que la contemplation des sommets révèle de notre rapport fragile à soi et au monde.
Un soir d’été, dans la nuit calme et le vent frais, on a levé les yeux vers le ciel. On a jeté un regard aux étoiles piquées sur la voûte céleste, insouciamment, sans rien en attendre de particulier. Après quelques instants d’adaptation à l’obscurité, les yeux ont commencé à discerner des astres supplémentaires. Puis, peu à peu, une foule toujours plus nombreuse de scintillements. Face à cette profusion croissante, il est devenu difficile de détourner le regard. Et, comme on peut éprouver la sensation d’être attiré par les profondeurs d’un précipice, on a commencé à se sentir aspiré par le firmament. Qu’y avait-il de si fascinant là-haut ? Qu’est-ce qui a retenu les yeux, malgré le pressentiment d’un certain risque ?
La vue a un besoin de totalisation, de maîtrise. Elle se tient à distance du monde et cherche à l’embrasser d’un regard. C’est une tendance irrépressible, qui en fait l’alliée de la connaissance, le sens des philosophes, mais qui pèse aussi sur elle comme une exigence à satisfaire. Et le regard est l’effort pour parvenir à cette totalisation. Dans sa Critique de la faculté de juger (1790), Kant l’a décrit comme un double mouvement. D’abord, l’appréhension des différentes parties qui composent l’objet contemplé – c’est le moment de l’analyse. Ensuite, la mise en forme de toutes ces parties disparates en un tout cohérent – c’est le moment de la synthèse. En temps normal, ces deux opérations se déroulent harmonieusement, de concert, et nous parvenons à nous représenter sous une forme cohérente ce qui nous est donné à voir.