Vintage. Le charme du déjà-vu
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Cet article est issu du numéro 88 de Philosophie magazine « Où avez-vous la tête ? », en kiosque le 26 mars 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’objet vintage ne doit pas sa valeur à son ancienneté, mais au fait qu’il manifeste la présence du passé dans le présent.
Quand le Pequod fit naufrage sous les coups de boutoir de Moby Dick, Ismaël, le narrateur, ne dut sa survie qu’au cercueil (inutilisé) de son ami Queequeg, sur lequel il passa un jour et une nuit avant d’être lui-même récupéré, comme un enfant perdu, par la Rachel. Autrement dit, c’est à l’unique tombe de bois d’un cimetière marin qu’il doit lui-même de n’avoir pas disparu sous les flots. Tel est l’objet vintage, que le temps n’a pas englouti, et dont l’obsolescence garantit paradoxalement la persistance (et l’intégrité de son détenteur) dans un monde où, de toute évidence, il n’a plus sa place.
Comment un jouet vieux jeu – un morceau de passé en exil – peut-il ne pas sombrer dans la longue série des choses oubliées ? À quelle faveur collective et arbitraire le vintage doit-il d’être à la mode tout en étant d’un autre temps ?
«La nostalgie dont l'objet vintage témoigne ne porte pas sur une époque mais sur l’être lui-même »
Le premier critère (et peut-être le seul) de l’objet vintage est d’être apparu en un temps que les moins de 20 (ou de 30) ans ne peuvent pas connaître. À la différence des « ruines neuves » que le prince de Ligne aimait à se faire construire, ou des photos numériques auxquelles l’option « sépia » donne – ou retire – le coloris d’un cliché stéréoscopique, ou encore des objets les plus récents qu’il est aisé de vieillir artificiellement (la baguette « tradition », le look rétro, le faux téléphone à cadran, etc.), le vintage doit avoir été véritablement fabriqué à l’époque dont il témoigne. Enfant de la nostalgie, frère du kitsch et cousin du démodé, le vintage se distingue de ses pairs en ne trichant pas. Comme ces performers qui se servent de leur propre sang pour répandre du rouge sur la toile (alors qu’aux yeux d’un spectateur lambda, un colorant ferait l’affaire) ou comme ces directeurs de théâtre qui continuent de dépenser des fortunes à acheter des costumes authentiques et des bijoux vrais « quand un grand décorateur donnera une impression de luxe mille fois plus somptueuse en dirigeant un rayon factice sur un pourpoint de grosse toile semé de bouchons de verre et sur un manteau en papier » (Proust), le vintage est une orgueilleuse modestie qui n’imite rien, mais brade allègrement la vraisemblance, ou le spectaculaire, à l’étal de la vérité. L’apparence compte moins que l’appartenance ici : l’enjeu n’est pas de se donner l’air désuet, mais de l’être pour de vrai. À l’image des tubes cathodiques, des cabines téléphoniques, de l’agenda papier, du Minitel, du faire-part en vélin d’Arches ou du porno dont les actrices n’ont pas fait refaire leurs seins, le vintage peut être encombrant, inutile ou incongru – ce qui ne fait rien puisque c’est uniquement à son acte de naissance qu’on le reconnaît.