Les clés d’un classique
Vladimir Jankélévitch : la délicatesse de la morale
Vladimir Jankelevitch. © Louis Monier. All rights reserved 2024 / Bridgeman Images. Illustration William L. pour pm
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Cet article est issu du numéro 185 de Philosophie magazine « Que puis-je savoir de l’autre ? », en kiosque le 05 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Notre vie morale, toujours sur le fil, est perpétuellement menacée par le scandale du mal. Comme un équilibriste, Jankélévitch a tenté toute sa vie de sauver les vertus de leur contamination par le vice.
Lire Vladimir Jankélévitch, c’est entendre une voix. Une voix musicale, volubile, parfois un peu fluette et haletante. Devant la caméra, en interview, à la radio, le philosophe est habité. Il ne professe pas : il raconte sans plan préétabli, déployant sa pensée comme on entonnerait une mélodie. De sa pensée gracieuse et délicate, il envoûte son auditoire.
La philosophie morale, à laquelle Jankélévitch a consacré la plus grande partie de sa vie et de son œuvre, est empreinte par l’idée de fragilité. La bonté et la sincérité, nos qualités les plus précieuses, sont, selon lui, perpétuellement menacées par la mesquinerie de l’être humain, qui a cette capacité monstrueuse de piétiner tout ce qu’il fait de mieux. Sa pensée foisonnante est un grand plaidoyer pour sauver et prendre soin des vertus de l’humanité.
1A, quai aux Fleurs : c’est à cette adresse si bien nommée, au bord de la Seine, juste à côté de Notre-Dame de Paris, que Jankélévitch a vécu pendant près de cinquante ans. « Printemps » est l’un des mots qui revient le plus dans ses ouvrages. Il désigne la nouveauté mais aussi la dimension éphémère de la beauté, semblable à cette rose qui ne fleurit « qu’une matinée ». Le philosophe le martèle sans cesse : les belles choses ne durent jamais. C’est ce qui fait le tragique de l’existence. « J’y tiens […] à l’humble fleur séchée de mes souvenirs, et l’on ne me dédommagera pas pour le passé qu’elle me rappelle en m’achetant un bel œillet tout neuf chez le fleuriste », regrette cet éternel nostalgique.
Très tôt, Jankélévitch a appris à aimer le beau. Né le 31 août 1903 à Bourges, il est le fils de deux médecins russes et juifs, Anna Ryss et Samuel Jankélévitch. Sa tante lui donne des cours de piano, instrument qui accompagne toute son existence. Son père, avec qui il a toujours entretenu des rapports très complices – il le qualifie d’« ami » –, est traducteur de Schelling, de Schiller et de Freud. La famille déménage à Paris alors que le jeune Vladimir est âgé de 7 ans. Il y poursuit une brillante scolarité, au lycée Montaigne et à Louis-le-Grand, qui se solde par son entrée à l’École normale supérieure à 19 ans. Il est ensuite reçu premier à l’agrégation et commencera une vie d’intellectuel peuplée par de fécondes amitiés philosophiques – avec son maître, Léon Brunschvicg, mais aussi avec Henri Bergson, qu’il admire infiniment. Cette période bénie est rythmée par la musique : il écrit sur Franz Liszt, Gabriel Fauré et Maurice Ravel. Nommé professeur de khâgne au lycée du Parc, à Lyon, il s’amuse, dans une lettre à son ami, le professeur de philosophie Louis Beauduc, du public auquel il a affaire : « Tu sais ce que c’est qu’une cagne. J’ai un quarteron de types astucieux […] et une majorité de petits types prétentieux. » Déjà préoccupé par la question de l’humilité, et plus largement par la morale, il entame la rédaction de son Traité des vertus en 1937, sa grande œuvre dont il achève le troisième et ultime tome trente-cinq ans plus tard, en 1972.
Une vie coupée en deux
La Seconde Guerre mondiale vient violemment déchirer sa vie d’homme, de professeur et d’intellectuel. Mobilisé en 1939, il se fracture la clavicule droite et se fait soigner pendant deux mois à l’hôpital de Marmande. Il est ensuite révoqué à deux reprises comme « étranger », puis comme « juif ». « On m’a découvert deux grands-parents impurs, car je suis, par ma mère, demi-juif ; mais cette circonstance n’aurait pas suffi si je n’avais, de surcroît, été métèque par mon père. Cela faisait trop d’impuretés pour un seul homme », raconte-t-il. Son appartement familial rue de Rennes, qui contenait toute sa bibliothèque musicale, est pillé. Il témoigne : « La guerre a coupé ma vie en deux. Il ne me reste rien de mon existence d’avant 1940, pas un livre, pas une photo, pas une lettre. » Le « firmament » des valeurs est « déchiré », écrira-t-il plus tard, dans Le Mal.