Yasuhiko Sugimura: “Tout passe, tout périt, autant en profiter !”

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Yasuhiko Sugimura: “Tout passe, tout périt, autant en profiter !”

© Cédric Enjalbert

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Cet article est issu du numéro 101 de Philosophie magazine « L’instant présent. Attrape-le si tu peux ! », en kiosque le 16 juin 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le temps s’écoule-t-il différemment à l’autre bout du monde ? Pour le philosophe Yasuhiko Sugimura, la culture japonaise n’est pas nostalgique, elle anticipe et célèbre l’éphémère.

Quel rapport au temps le Japon entretient-il ?

Yasuhiko Sugimura : Au Japon, le quotidien est habité par la précarité du présent. Les Japonais ont une manière éphémère d’habiter le monde, mais sans nostalgie. La conscience qu’ils ont de ce temps éphémère leur permet d’en profiter. C’est ce qui explique par exemple l’attrait renouvelé chaque année pour hanami, la célébration des cerisiers en fleurs, qui se propage dans le pays, du sud vers le nord au fur et à mesure de l’avancée de la floraison, où l’on fête le renouvellement du printemps qui porte en lui déjà sa disparition. Le Japon a choisi délibérément le temporaire qui, en se renouvelant, tend vers un présent immuable.

 

« Le Japon a choisi délibérément le temporaire qui, en se renouvelant, tend vers un présent immuable »

Est-ce une pensée d’inspiration bouddhique ?

Oui, mais pas seulement. Traditionnellement, depuis l’Antiquité, au Japon, du fait peut-être d’un mode vie précaire menacé par le caractère très imprévisible de l’environnement et des éléments, du risque de séisme et de tsunami, la pensée a intégré que tout peut être instantanément balayé. L’idée se retrouve dans le bouddhisme, pour lequel l’existence sur Terre n’est qu’une suite de réincarnations malheureuses, qui ne laissent aucune trace, avant d’atteindre éventuellement le nirvāna, qui signe la fin de cette perpétuelle répétition.

Dans la pensée syncrétique japonaise, cette idée que le temps est cyclique, que chaque phénomène contient sa propre disparition, de non-consistance de l’existence, amenée à se répéter, est désignée non par le terme mappō, qui, dans le bouddhisme, signifie la dégénérescence, mais par le terme mujō, littéralement l’impermanence. L’idée n’est pas abstraite. Les Japonais ressentent cette impermanence dans le quotidien. Vu de l’extérieur, il est aisé de prendre le caractère éphémère de la culture japonaise comme une ignorance des choses matérielles. Au contraire, il existe un intérêt pour le phénomène en soi, si superficiel paraisse-t-il, qui a une profondeur en tant que phénomène. Cette inclination se retrouve dans le domaine esthétique, dans les œuvres d’art, dans la littérature, dans l’art d’arranger les fleurs coupées – l’ikebana – qui est par essence un art éphémère. La cuisine repose sur une forme de spontanéité et sur la pureté intacte des aliments. Dans la calligraphie, le geste n’est précédé d’aucun essai. Il doit être réalisé dans l’instant pour porter en lui la trace de son mouvement. Il en va de même de l’art d’emballer les paquets, toujours très attentionnés, bien qu’ils soient destinés à être déchirés.

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