Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
« Écrire et vivre sont deux choses distinctes. Oui, mais pas quand on écrit comme moi. Pas quand on vit dans la perspective d’écrire. » Pas selon Emma Becker donc, qui brosse la chronique de sa vie sexuelle, amoureuse et sentimentale. L’ouvrage débute sous une double aura : la naissance de son fils Isidore et la mort de « Papounet », son grand-père. Entre ces deux extrémités, il y a l’amour hétéroclite. « Ce que je voudrais que mon fils comprenne, c’est que j’ai essayé de me distraire de la place immense qu’il prenait en moi en y bourrant tout un tas de mecs qui me faisaient sentir vivante – c’est-à-dire en danger », écrit la romancière. Dans ces pages tendues par la licence et le style, Emma Becker dévoile, à travers ses amants, le portrait en creux « d’une écrivaine qui a un petit garçon et envie de crier, et elle voudrait bien pouvoir crier sans assourdir le père de son fils », Lenny. Elle déride le discours amoureux et ses clichés avec une tendresse ironique, jamais dupe, guidée par une volonté de savoir quasi métaphysique : pourquoi sommes-nous tiraillés par l’intranquillité du désir ? Car c’est bien lui qui s’exprime, le même qui préside à la sexualité et à la création, au point qu’on se demande s’il est plus excitant de vivre l’expérience ou de la raconter. S’il lui faut vivre pour écrire ou bien l’inverse. « Après tout c’est ça mon terrain d’investigation, poursuit Emma Becker, les mecs trop sûrs d’eux qui pensent qu’il suffit de retirer sa ceinture à grand bruit pour être un dominateur, ceux qui manquent de confiance en eux et essaient d’éteindre la vôtre pour que ça ne se voie pas, les mecs simples qu’on rencontre dans la rue et sur lesquels personne n’écrit jamais parce qu’au fond il n’y a rien à en dire, voilà, tel est mon boulot, que je trouve alors, chargée de coke et de whisky, absolument merveilleux : bâtir un monde à partir du néant d’où ils sortent tous en rampant. » Le spectre de Sade jaillit entre les lignes : dans la jouissance à décrire la fornication par le menu, dans la multiplication des expériences quitte à s’y abîmer, dans ce mouvement d’amour, enfin, qui tend à la consumation. « Ce n’est pas dans la jouissance que consiste le bonheur, c’est dans le désir, c’est à briser les freins qu’on oppose à ce désir », note le divin marquis dans Les Cent-Vingt Journées de Sodome. Aller sans frein, voilà donc l’inconduite ?
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