3_S’oublier pour être beau

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Cet article est issu du numéro 40 de Philosophie magazine « 40 - juin 2010 », en kiosque le 27 mai 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les romantiques en ont eu l’intuition, les Asiatiques l’ont toujours su, le funambule Philippe Petit l’a prouvé : la grâce vient à celui qui apprend à débrancher sa conscience de soi. Et unit ainsi en un seul mouvement son esprit et son corps.

L’histoire nous est contée par le romantique allemand Heinrich Von Kleist. Sa courte nouvelle Sur le théâtre des marionnettes évoque le cas « d’un jeune homme dont l’anatomie était d’une grâce prodigieuse ». Âgé de 16 ans, « on pouvait à peine déceler chez lui les premiers signes de vanité provoqués par les faveurs des femmes ». Or, un jour, posant son pied sur un tabouret et apercevant son reflet dans un miroir, il y reconnaît la statue grecque d’un éphèbe qu’il a vue à Paris. Il dit sa découverte au narrateur qui, bien que d’accord avec lui, décide « d’aller à l’encontre de sa vanité ». Il rit en affirmant « qu’il doit avoir des visions ». Vexé, le jeune homme recommence son geste une fois, deux fois, trois fois, mais échoue de façon toujours plus disgracieuse. La déchéance le gagne. Il passe des journées devant le miroir, perd progressivement ses attraits : « Une force mystérieuse et invisible semblait s’être posée, tel un filet de fer, sur le libre jeu de ses gestes, et quand une année eut passé, on ne trouvait plus de trace en lui du charme qui avait fait la joie de ceux qui l’entouraient. »

Que s’est-il passé ? Le narrateur a découvert « quels désordres la conscience provoque dans la grâce naturelle de l’homme ». Ce que lui confirme un danseur de ballet : lui aime à regarder les marionnettes danser sous les doigts habiles du marionnettiste. À la différence des humains, explique-t-il, leurs gestes sont toujours entiers. Pour quelle raison ? Les marionnettes, elles, ne font « jamais de manières. Car l’affectation apparaît, comme vous le savez, au moment où l’âme […] se trouve en un point tout autre que le centre de gravité ». Or un danseur, aussi grand soit-il, est toujours menacé de la conscience de soi, et donc d’un désordre disgracieux.

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