Entretien

Achille Mbembe : “L’‘homme occidental blanc’ ne peut plus faire comme si la mort ne le concernait pas”

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© Rogan Ward/Reuters

Le 16 avril 2020, dans le campement informel de Jika Joe, à Pietermaritzburg (Afrique du Sud), un soignant prend la température de chaque habitant. © Rogan Ward/Reuters

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La pandémie de Covid-19 a fait ressurgir des réflexes racistes, stigmatisant tantôt les Chinois, tantôt cet “autre” indéfini et potentiellement agent de la contamination. Pour le philosophe Achille Mbembe, elle doit surtout nous inviter à questionner nos identités, au-delà même de notre humanité.

L’Afrique semble pour le moment relativement épargnée par la pandémie. Quelles ont été les mesures prises en Afrique du Sud, où vous vivez ?

Achille Mbembe : Le gouvernement sud-africain a tout de suite compris le caractère de cet événement et n’a cessé de répéter que le virus menace les nations dans leur existence même. Ce faisant, il définissait la nation comme une communauté de vie mise en péril par cette possibilité inédite de morts de masse. Le gouvernement a donc mis en place immédiatement un certain nombre de mécanismes visant à juguler l’épidémie et à résister à la menace. Tout l’appareil d’État mais aussi les experts scientifiques, les milieux d’affaire, les banques, la société civile, les universités et les écoles ont été mobilisées dans l’élaboration d’une stratégie de riposte. Un confinement général et systématique a été décrété. Il a recueilli au départ l’adhésion d’une très grande partie de la population, même si beaucoup se sont ouvertement inquiétés des conditions de son application dans les quartiers pauvres où la lutte pour la subsistance requiert proximité, convivialité et mobilité – tout le contraire de la distanciation sociale. Dès le départ, l’impulsion a été de sauver des vies, de sauver l’existence de la nation sud-africaine menacée biologiquement et de prendre soin de ceux qui étaient contaminés. Le réflexe premier a donc été de préserver la communauté de vie et de soumettre le politique à l’impératif de la vie. Mais, très vite, d’autres questions sont apparues. Peut-on préserver la communauté de vie en l’absence de fondations économiques ? Y a-t-il un rapport d’équivalence entre la politique de la vie ou du vivant, la politique du soin et de la protection, la gestion des risques mortels et l’économie de marché ? Depuis trois semaines, l’économie est pratiquement en panne sèche. Conséquence : 1 million de chômeurs de plus et des pertes énormes pour les catégories sociales les plus désavantagées, notamment celles qui vivent grâce à l’économie informelle. Au moment où je vous parle, et face aux risques de famine menaçant ceux qui n’ont pas grand-chose, un discours assez critique de la politique de confinement est en train d’émerger. La réponse du gouvernement a été de développer très vite une politique de résilience et de relance économique. Ces actions ont impliqué la réaffectation d’enveloppes financières très élevées à la lutte contre le Covid-19, alors même que le pays vit une situation macroéconomique difficile suite à son déclassement par les agences de notation. En ce moment, le débat porte, comme en France, sur les modalités de déconfinement. On ne pourra pas déconfiner si l’on ne s’engage pas, au cours des semaines qui viennent, dans un vaste programme de dépistage. À cet effet, on a détaché une armée de travailleurs de la santé, dont la fonction est d’être postée dans des communautés susceptibles de devenir des foyers d’infection. Nous passons actuellement à une autre étape de l’effort contre le virus qui consiste en un dépistage massif de la population. L’Afrique du Sud est certes le pays le plus touché du continent, mais, pour le moment, les choses semblent sous contrôle. Nous nous attendons toutefois à ce que la situation se dégrade au fur et à mesure que nous entrons dans l’œil du cyclone. 

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