Médias
Affaire Legrand-Cohen : les liaisons dangereuses entre presse et pouvoir
À g.: Thomas Legrand © Chang Martin/SIPA. À dr. : Patrick Cohen © Aude Paget/INA via AFP
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La vidéo montrant deux journalistes de France Inter, Thomas Legrand et Patrick Cohen, en train d’échanger au sujet de la prochaine campagne présidentielle avec des responsables du Parti socialiste a fait scandale. Une affaire révélatrice des rapports complexes entre médias et classe politique, et qui rappelle un enjeu crucial : la responsabilité des journalistes en démocratie.
C’est la séquence qui agite le monde médiatique depuis quelques jours : le média L’Incorrect, classé en général à l’extrême droite, a dévoilé une vidéo [voir ici l’extrait principal, isolé par Le Figaro] prise à la dérobée d’une conversation entre deux journalistes – Thomas Legrand (France Inter, Libération) et Patrick Cohen (France Inter, France 5) – et deux hommes politiques « proches d’Olivier Faure » (dixit Legrand) : Luc Broussy, président du conseil national du PS, et Pierre Jouvet, eurodéputé socialiste. On y voit les quatre hommes échangeant à bâtons rompus autour d’une table du Coucou, une brasserie du VIIe arrondissement de Paris.
La scène, récemment diffusée, date en fait du 7 juillet. Le montage vidéo a été mis en ligne après la publication d’un article « avec recontextualisation, retranscription et vérification des faits, bref, la base du journalisme », affirme la rédaction de L’Incorrect, relatant plus en détail la rencontre. En guise d’élément de contexte, L’Incorrect évoque notamment un édito de Legrand qui vient de paraître au moment de l’échange : « Pour l’emporter à la présidentielle en 2027, redessiner les frontières de la gauche ».
Fragments de discussion
La discussion est présentée, dans un second article de L’Incorrect paru en réponse à la polémique suscitée par la diffusion de la vidéo, comme un exemple accablant de collusion, de « connivence entre des journalistes du service public » – accusé à répétition par la droite et l’extrême droite de « rouler » pour la gauche – et des élus socialistes : « Les vidéos qui nous ont été transmises figurent quatre personnalités publiques toutes payées par le contribuable, discutant, de vive voix et dans un lieu ouvert, de la chose publique en enfreignant objectivement toutes les règles déontologiques qui s’imposent à elles du fait de leur statut, et qui révèlent vouloir instrumentaliser leurs médias publics, normalement pluralistes car financés par les impôts de tous et destinés au service de l’intérêt général, pour peser en un sens partisan bien précis sur le cours des prochaines élections et par là sur l’avenir du pays. »
“Les quatre hommes semblent débattre de comment faire gagner une figure de gauche modérée aux prochaines présidentielles”
Tels que présentés par le montage, les « propos tronqués et décontextualisés peuvent prêter à confusion », reconnaît Thomas Legrand dans son billet paru dans la foulée. Les quatre hommes semblent débattre de la meilleure manière de faire gagner une figure de gauche modérée, non mélenchoniste, aux prochaines présidentielles. « On sera tous derrière Glucksmann, mais il fera 10% quand même… », déplore Pierre Jouvet. Legrand propose une solution : élargir. Il y a un « champ de Ruffin à Canfin » [Pascal Canfin, ancien ministre sous François Hollande et eurodéputé passé par EELV avant de rejoindre la République en marche]. « L’intérêt de Canfin, c’est d’élargir la bordure pour que Glucksmann soit plus au milieu. » Selon Legrand, « ce champ-là, ça te crée Glucksmann » – « avec un score tout mouillé de 32%, 33% », ajoute Patrick Cohen. Dans son billet, Legrand se défend : « Loin d’un quelconque soutien, je fais simplement l’analyse qu’entre une forte incarnation à gauche de la gauche (Mélenchon) et une forte incarnation à la droite de la gauche (Hollande et Cazeneuve), il manquait, au centre de la gauche, c’est-à-dire à son point d’équilibre, un discours clair et un leader identifiable. Pour que ce trou soit comblé, il eut fallu que Raphaël Glucksmann et Olivier Faure s’entendent. Une analyse que j’avais développée dans un édito finement intitulé “La gauche Donut”, du nom de ce beignet avec un trou au milieu. »
La discussion se poursuit : si la stratégie peut permettre de passer le premier tour, Glucksmann peut-il l’emporter au second ? « Glucksmann-Le Pen, c’est pas fait », souligne Legrand. « Le problème, je ne sais pas ce que fait le centre droit. » S’ensuit un développement qui a particulièrement fait réagir : « Le marais centre droit-centre gauche, on les entend pas beaucoup, ils sont insonorisés mais ils écoutent France Inter », « en masse ». Autre enjeu abordé, plus proche dans le temps : les municipales. À propos du Rassemblement national, Legrand interroge : « Ils arrivent à créer des listes qui ne se feront pas détruire par la presse ? » Mais c’est surtout Paris, où Rachida Dati pourrait arracher la mairie à la gauche, qui est au cœur de l’extrait de discussion. « Patrick et moi, on fait ce qu’il faut pour Dati », lance Legrand, qui expliquera ainsi ces « propos à l’emporte-pièce » : « Ce qui peut choquer, c’est le fait que j’ai l’air de la cibler spécialement et de vouloir contribuer à sa défaite aux municipales à Paris. Loin de moi l’idée d’imaginer peser sur une élection. Et heureusement. J’assume néanmoins de m’employer à dire la vérité sur les mensonges et l’attitude néotrumpienne de la “ministre de la Communication” », qui avait par ailleurs vivement pris à partie Patrick Cohen sur le plateau de C à vous, sur la chaîne France 5, quelques semaines plus tôt. Plus en réserve, Cohen prend la parole pour dénoncer les mensonges du RN, et il ajoute : « Retailleau, Dati et tout ça, ils sont là-dedans aussi… Ils sont dans le faux. » Legrand surenchérit : « La Bollosphère [l’ensemble des médias appartenant à Vincent Bolloré], ils mentent. » L’article de L’Incorrect conclut : « Vous demandiez le programme France Inter ? Le voici : propulser Raphaël Glucksmann comme favori à la présidentielle de 2027, empêcher Rachida Dati de remporter la mairie de Paris en 2026. »