Entretien

Alain Corbin : “J’ai la hantise de la disparition des gens ordinaires”

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Alain Corbin (détail).

Alain Corbin (détail). © Florence Brochoire/Signatures

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Cet article est issu du numéro 160 de Philosophie magazine « Penser, c’est dire non ? », en kiosque le 02 juin 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Mondialement reconnu pour son exploration de l’histoire des sensibilités, Alain Corbin a inventé une méthode et mis au jour des sujets longtemps passés inaperçus. À l’occasion de la parution de son nouveau livre, une Histoire du repos (Plon), il a accepté de répondre à nos questions et de retracer le fil de son œuvre.

 

« C’est dans les moments de repos que l’on sait à quoi on pense. » En exergue de son nouveau livre, Alain Corbin cite son compatriote normand, le philosophe Alain, dont il confie lire chaque soir trois des Propos. Né comme lui dans l’Orne, l’historien de 86 ans partage avec le penseur le sens de la formule et le goût du quotidien. De l’ordinaire, de ce qui n’a pas été retenu, de la pièce manquante, il a fait le cœur de son œuvre traduite dans le monde entier. Dans Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, devenu un classique de la discipline, il partait ainsi sur « les traces d’un inconnu » : un sabotier du Perche qui ne savait ni lire ni écrire, choisi au hasard dans les archives municipales, et dont il a tenté de reconstituer la « biographie invisible ». Démarche aussi ambitieuse qu’impossible, ce récit vise non seulement à ramener « de la singularité au cœur de l’indifférencié » mais aussi à échapper au « dolorisme ». Une question de méthode, car l’inclination naturelle du chercheur le porte vers ce qui a été marquant – le mal-être, la souffrance, les peines –, plus rarement vers les bonheurs et les plaisirs, qu’on ne consigne généralement pas. Avec modestie, Alain Corbin parle, amusé, de ces « petits livres » qui ont compté pour lui et pour la compréhension de l’histoire des sensibilités, dont il est une figure de proue. Parmi ces chefs-d’œuvre, Le Miasme et la Jonquille suit les étapes de la mystérieuse « désodorisation » de notre environnement, explorant avec brio ce qui a changé dans notre façon de percevoir les odeurs à partir de 1750. En effet, « l’usage des sens, leur hiérarchie vécue ont une histoire : en cette matière, rien ne va de soi ». De livre en livre, qu’il s’intéresse à l’invention du « désir de rivage » au milieu du XVIIIe siècle ou au « paysage sonore » des campagnes au XIXe siècle, Alain Corbin traque les fausses évidences. Partisan d’une « histoire compréhensive », il se rend plutôt attentif aux effets de « superposition, de novation et d’inertie », soucieux surtout d’échapper aux illusions rétrospectives : se méfier de toute tentation téléologique, ne pas lire le passé à l’aune de ce qui est advenu par la suite, éviter l’anachronisme. Alain Corbin invite à entreprendre le voyage dans le passé en laissant derrière soi ses bagages. C’est à ce dépaysement que je me préparais en l’appelant un jour de mai. « Prêt à vous répondre, un peu endormi », dit-il rieur en décrochant, avant de préciser, en toute rigueur : « Mais attention, le sommeil n’est pas du tout le repos ! » Le voyage commence ici.


Alain Corbin en 6 dates
1936 Naissance à Lonlay-l’Abbaye (Orne)
1969-1987 Professeur à l’université de Tours
1975 Publication de sa thèse de doctorat, Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle (1845-1880)
1987-2002 Professeur à l’université Paris-1-Panthéon-Sorbonne
1992 Membre honoraire de l’Institut universitaire de France
2022 Parution de l’Histoire du repos (Plon)


Qu’est-ce que le repos ?

Alain Corbin : Une notion qui n’a rien d’immuable ! Nous l’avons oublié, mais c’est d’abord le repos éternel près de Dieu. L’humanité a vécu plus de mille ans à l’écoute des sermons invitant à faire son salut, sur un fond de croyance dans la transcendance. À l’âge classique, certains, comme Thérèse d’Avila ou François de Sales, louent la « tranquillité » de l’âme. Bossuet, lui, met en garde dans son Sermon sur la mort [1662] contre cette quiétude, qui nous détourne de notre quête du salut. Selon lui, le chrétien doit se tenir « en haleine » pour ne pas verser dans l’acédie, le péché mélancolique des moines, un « assoupissement de l’âme ». La notion gagne en ambivalence avec le temps. À la Renaissance, pour Montaigne, le vieux doit se forger son repos, c’est-à-dire trouver des lectures, des promenades, aménager son logis… La vieillesse se trouve valorisée comme un art stoïcien de la préparation à la mort. L’empereur Charles Quint lui-même se retire ainsi au monastère de Yuste, en Espagne, pour s’y préparer. Les moralistes du XVIIe siècle évoquent à leur tour cette nécessité du retrait, qui n’est pas la retraite, aujourd’hui politiquement si importante. L’antonyme du repos n’est alors pas la fatigue mais l’agitation. Blaise Pascal note ainsi que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». L’agitation divertit l’homme, qui a horreur d’être face à sa malheureuse condition. Rousseau, dans Les Rêveries du promeneur solitaire [1782], loue ces moments de vagabondage et de liberté quand Diderot offre de belles pages sur sa vieille robe de chambre. De nouvelles postures corporelles apparaissent. Le mobilier offre désormais des « commodités » : fauteuils confortables, rocking-chairs, transats…

“Le surmenage a aplani l’histoire du repos, si bien que lorsqu’on évoque désormais la retraite, c’est au nom du délabrement physique du travailleur”
Alain Corbin

 

Quand la notion de fatigue a-t-elle supplanté celle de retrait ?

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