Culture

Alice au miroir de la philosophie

Temps de lecture : 3 min

“Les Aventures d’Alice au pays des merveilles”, illustrées par Milo Winter (1888-1956)

“Les Aventures d’Alice au pays des merveilles”, illustrées par Milo Winter (1888-1956). © Toronto Public Library/Domaine public

Vous êtes en manque de sorties au théâtre et/ou à la recherche d’un moyen d’occuper les enfants pendant les semaines à venir ? Alors tournez-vous vers la diffusion d’Alice traverse le miroir, disponible jusqu’en septembre sur le site Culturebox à partir d’une captation réalisée au Théâtre de la Ville en 2019. Cette pièce de Fabrice Melquiot, mise en scène par Emmanuel Demarcy-Mota et adaptée de De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll, est d’abord une expérience esthétique étonnante. Mais au-delà de sa beauté visuelle, elle offre surtout l’occasion d’une plongée philosophique au coeur des paradoxes de l’identité. 

 

  • Au-delà de la réflexion. Qu’il s’agisse de se refléter ou de réfléchir, la réflexion est au centre du roman de Lewis Carroll, qui fait suite à Alice au pays des merveilles. Traverser le miroir, en effet, c’est rejoindre son reflet pour ne faire qu’un avec soi-même : mais comment est-ce possible alors que tout semble dédoublé – entre l’anglais et le français, entre la fiction et la réalité, entre le jeu et le sérieux, entre l’adulte et l’enfant, entre la salle et la scène ? Les choses ne sont plus ce qu’elles sont, tout est upside down : les fleurs et les animaux parlent, les procès précèdent les crimes et le sens des mots est devenu arbitraire.
  • Une mise en question des identités. Au nom de la relativité d’Einstein, le temps et l’espace n’offrent plus de repères fixes, tandis que le verre du miroir est devenu « mou comme un cerveau »… Que reste-t-il de stable ? Seulement ce que la comédienne appelle, au début de la pièce, « the train of thought », « le fil de mes pensées ». Or, dans les méandres de la conscience d’Alice, c’est-à-dire « quelque part entre ma mémoire et mon imagination », comme elle le dit elle-même, seuls les adultes sont sûrs d’eux, dans des rôles bien assignés. Les enfants sont perdus, inquiets, en quête d’eux-mêmes.
  • Je pleure, donc je suis. « N’oublie pas qui tu es ! », avertit pourtant la Reine de Coeur dans un rire sardonique. Mais au moment où Alice se réjouit d’avoir retrouvé son nom et se souvient d’être une petite fille de sept ans et demi, on lui dit qu’elle n’est qu’un élément du rêve du Roi Rouge. C’est alors qu’Alice va se convaincre elle-même qu’elle existe réellement… en pleurant. « Si je n’étais pas réelle, je serais incapable de pleurer », raisonne-t-elle dans une sorte de transposition enfantine du cogito de Descartes où ce ne sont plus le doute et la pensée qui peuvent donner la certitude d’exister, mais les larmes.
  • Le labyrinthique fil des pensées. La jeune fille espère se trouver au terme de son aventure sur un monde transformé en grand échiquier, mais c’est finalement son parcours qui la construit. Comme Ulysse dans son Odyssée ? Comme toute vie en général. Et ce dialogue revêt un autre sens :

    « Alice : Quand j’ai commencé à prendre mes distances, je vous ai trouvée.
    La Reine de Coeur : Ça s’appelle un paradoxe.
    Alice : Et ça protège de quoi ? »

    Répondons : ça protège de la rigidité des catégories mentales, de nos habitudes de pensée figées et de nos certitudes logiques.