André Comte-Sponville : “On ne naît pas vertueux, on le devient”
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Cet article est issu du numéro 96 de Philosophie magazine « Le bien et le mal, ça s’apprend ? », en kiosque le 21 janvier 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Si l’éducation consiste en une transmission des valeurs, l’école laïque se retrouve bien démunie face au pluralisme éthique contemporain, constate André Comte-Sponville, auteur du “Petit Traité des grandes vertus”. Mais apprendre la politesse, n’est-ce pas déjà un bon début ?
Pourquoi l’idée d’enseigner le bien et le mal n’est-elle plus, aujourd’hui, une évidence ?
André Comte-Sponville : Enseigner le bien et le mal, tout le monde est pour ! Mais il n’y a plus consensus, dans notre pays, sur la définition de l’un et de l’autre, ni donc sur le contenu de leur éventuel enseignement. On trouvera certes des points d’accord sur quelques généralités sympathiques : qu’il vaut mieux être gentil que méchant, courageux que lâche, généreux qu’égoïste… Mais dès qu’on aborde les points vraiment problématiques, les désaccords surgissent ! Par exemple : l’avortement est-il moralement acceptable ? Et la liberté sexuelle ? Et le blasphème ? Et le capitalisme ? Du fait de la mondialisation et de la rencontre, dans notre pays, de plusieurs cultures ou spiritualités différentes, on trouve, sur toutes ces questions, des réponses fort différentes et parfois opposées. Or, la difficulté, c’est que ces réponses ne relèvent pas d’un savoir, au sens strict, mais d’un jugement de valeur, toujours subjectif et discutable. Imaginons qu’un collégien interroge un enseignant sur la moralité ou non de l’avortement. L’enseignant a sans doute une opinion (qui peut dépendre de sa religion ou de sa morale personnelle). Mais la République, parce qu’elle est laïque, n’a pas d’avis sur la question. Alors, que va faire l’enseignant ? Il va répondre que l’avortement, en France, est légalement autorisé pendant les douze premières semaines de grossesse. Autrement dit, il fait de l’instruction civique. Mais la question de l’élève ne portait pas sur le droit ; elle portait sur la morale ! L’enseignant répond donc à côté, presque inévitablement, ou au nom de ses valeurs personnelles, qui ne sont pas celles de la République. Dans le meilleur des cas, il va expliquer que la réponse à cette question relève de la conscience individuelle, et qu’il faut donc tolérer – tant que la loi est respectée – des réponses différentes. Très bien. Mais cela ne répond pas vraiment à la question de l’adolescent… S’il a du temps et du courage, l’enseignant aidera les élèves à formuler leur propre point de vue, à le critiquer, à le raffiner, à en débattre… J’applaudis ! Cependant, reconnaissons que c’est très différent de ce qui se passe lors d’un cours de mathématiques, de grammaire ou d’histoire ! La morale ne relève pas d’une instruction (qui transmet un savoir) mais d’une éducation (qui transmet des valeurs). C’est une difficulté objective. Il est plus facile, pour un enseignant, de transmettre ce qu’il sait (par exemple, en mathématiques ou en histoire) que ce qu’il croit ou juge. Cela ne condamne aucunement l’éducation morale, bien au contraire, mais explique une part de sa difficulté. L’instruction civique pose moins de problèmes. Mais elle ne saurait suffire à l’éducation morale, ni en tenir lieu.