Biographie
Averroès. L’équilibre de la foi et de la raison
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Cet article est issu du numéro 49 de Philosophie magazine « 49 - mai 2011 », en kiosque le 27 avril 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Mort sur la roue, écrasé par une charrette, étouffé par un serpent : les légendes qui entourent la mort d’Averroès sont légion. La peinture et la littérature ont fait de ce juriste, médecin et philosophe, un fanatique ou un athée libertin ; Renan le décrit en héraut des Lumières ; et le cinéaste Youssef Chahine en fait un totem philosophique, une arme contre les intégrismes, prêchant pour une lecture raisonnée du Coran. Averroès, Ibn Rushd, « fils de la rectitude » en arabe, demeure aussi mal connu que son œuvre. Son destin charrie une nuée de mystères et de fantasmes autour d’une aventure intellectuelle, celle du Moyen Âge andalou.
Issu d’une grande famille de cadi (juges) cordouans, Averroès naît en 1126, dans une Espagne hantée par un sentiment d’instabilité. De son enfance, on ne sait rien, sinon ce climat délétère, qui berce sa formation intellectuelle. Car en al-Andalus, nom donné à la péninsule ibérique sous domination arabe depuis le VIIIe siècle, des dissensions intérieures éclatent. Elles facilitent la conquête d’un mouvement contestataire, venu du Maroc : les Almoravides au pouvoir sont renversés par leurs rivaux, les Almohades. Cette famille d’origine berbère menée par Ibn Tumârt (vers 1080-1130) reproche aux Almoravides de s’être éloignés de l’étude du Coran et de concevoir l’image d’un Dieu anthropomorphe. Ils débarquent en Espagne en 1147 sous l’égide d’Abd al-Mu’min, premier calife de l’empire almohade et héritier d’Ibn Tumârt, accompagnés de leur doctrine nouvelle, qui revient aux sources de l’Islam et « proclame l’unicité divine », soit l’affirmation qu’il n’existe nulle autre divinité qu’Allah.
La politique de censure des mœurs amorcée par Ibn Tûmart, qui accuse la dynastie des Almoravides de tous les maux d’al-Andalus (corruption, débauche, oppression…) n’ébranle guère la sphère culturelle. Le système d’école coranique (madrassa) est peu développé, et qui veut s’instruire doit prendre un maître particulier. L’éducation classique débute par un apprentissage du Coran, complété par du calcul, du droit (fiqh), puis une étude des belles-lettres que parachèvent les sciences et la philosophie.
Lire Aristote, au bon plaisir du prince
En 1153, un premier voyage à Marrakech, capitale de l’empire des Almohades qui s’étend de la Libye à l’Espagne, puis un second dans les années 1160, amorcent le destin du philosophe. Averroès y rencontre le futur calife Yûsuf grâce à un médiateur : l’influent médecin Ibn Tufayl. Le prince lui aurait demandé d’expliquer les obscurités de la pensée d’Aristote, qui fait alors l’objet d’un vaste processus de traduction dans le monde arabe, avec une ferveur spécifique en Andalousie, zone de contact aussi bien géographique qu’intellectuelle entre l’Europe continentale et le Maghreb. Ce serait donc grâce au désir d’un souverain, comme par opportunisme, qu’Averroès se serait plongé dans l’œuvre du philosophe antique. Mais la transmission de la pensée du Stagirite devient la passion et le labeur d’une vie, une tâche urgente qui correspond à une quête de sens : Averroès s’empare d’Aristote comme d’une boussole dont l’aiguille (la raison) doit permettre de s’orienter dans un contexte politique incertain, où le rapport à l’islam demande à être refondé. À l’instar d’Aristote, qui embrasse le réel dans sa totalité, Averroès se fait alors intellectuel tout-terrain : son corpus embrasse la poésie, la grammaire et le droit, la physique, la botanique, mais aussi l’astronomie et bien entendu la philosophie, ou falsafa – nom donné depuis le IXe siècle à la pensée arabe qui se revendique des Grecs.