Lexique
La divine démonstration
© Olivier Marbœuf pour PM
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Cet article est issu du numéro 49 de Philosophie magazine « 49 - mai 2011 », en kiosque le 27 avril 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Marqué par la pensée d’Aristote, Averroès prend appui sur la raison pour fonder la foi. Pour lui, l’homme se rapproche du divin par l’exercice de la pensée. Sur le plan politique, il met en avant le rôle éducatif d’une élite éclairée, seule capable de guider les masses.
Sagesse et religion
Un malentendu entame la référence à Averroès. Il serait l’auteur d’une thèse, sur la double vérité : il y aurait d’un côté une vérité de la foi, et de l’autre une vérité de la raison, comme si ces deux domaines étaient absolument hétérogènes. Or, pour lui, une vérité témoigne toujours pour une autre vérité et ne lui est jamais incompatible. Ce malentendu est entretenu par une traduction courante du titre de son œuvre majeure, le Discours décisif où l’on établit la connexion entre la sagesse et la loi divine. La traduction française substitue souvent à « sagesse », « philosophie », et à « loi divine », « révélation ». Or, Averroès emploie bel et bien le mot « sagesse », ce qui relève d’un choix stratégique : c’est bien de philosophie dont il veut parler ; mais il a recours au terme « sagesse », parce que celui-ci est sans cesse mentionné dans le Coran. Cela lui permet de justifier, sans choquer, la pratique philosophique. Car, au final, la sagesse équivaut à la philosophie, et à la philosophie la plus haute : le savoir démonstratif, issu des Grecs.
Soit le verset suivant : « Appelle les hommes dans le chemin de ton Seigneur, par la sagesse et par la belle exhortation ; et dispute avec eux de la meilleure façon » (sourate 16). Pour Averroès, la sagesse renvoie à la démonstration ; la « belle exhortation » correspond à l’art rhétorique, dont l’enjeu est la persuasion ; la « dispute » a trait à la dialectique au sens aristotélicien, à savoir la pratique de la discussion. Il y a donc trois manières de se rapporter au Coran : soit on le considère comme un texte elliptique et allégorique qui parle au plus grand nombre et le persuade immédiatement de ses vérités (approche rhétorique) ; soit on l’envisage comme un texte donnant lieu à des querelles d’interprétation, à des controverses entre théologiens rivaux (approche dialectique) ; soit on le lit comme un texte démonstratif, qui prouve l’existence de Dieu. Ce niveau de lecture appartient en propre aux philosophes, les véritables hommes de science et de sagesse pour Averroès.