Exposition
Botticelli & Cie
La Belle Simonetta. © CC BY-SA 4.0 Städel Museum, Frankfurt am Main. Alessandro Filipepi dit Botticelli (vers 1445 – 1510), Figure allégorique dite La Belle Simonetta, Vers 1485, tempera et huile sur bois de peuplier, 81,8 x 54 cm, Francfort- sur-le-Main, Städel Museum.
Cet article est issu du numéro 154 de Philosophie magazine « Ma liberté est-elle négociable ? », en kiosque le 28 octobre 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le maître de la Renaissance s'expose au musée Jacquemart-André à Paris. L'occasion de battre en brèche le cliché de l'artiste solitaire et d'esquisser un portrait de Botticelli en peintre inspiré par la pensée néoplatonicienne.
Chef-d’œuvre ! À combien de toiles de Botticelli appliquer le qualificatif ? La Naissance de Vénus ou Le Printemps en sont assurément, qui ne quittent pas le musée des Offices (et ne sont donc pas présents dans cette exposition)… Mais aussi les vierges à l’enfant, les Vénus et les madones. Au pluriel, car une fois le motif inventé, tout l’atelier de Botticelli s’affaire à produire les tableaux. Le musée Jacquemart-André s’intéresse à ce travail collectif, bénéficiant de prêts admirables d’institutions internationales. Où l’on comprend, loin des clichés du génie solitaire, que peindre est alors une affaire commerciale, mêlant créations uniques et productions en série. Botticelli, entouré d’assistants, reproduit des œuvres religieuses pour les églises mais aussi des illustrations pour des livres, des broderies, des tapisseries, de la marqueterie, avec le souci de la forme aboutie, des motifs standard et des variations. Ses créations s’apparentent à ce que l’on appellera plus tard l’art appliqué ou le design, comme l’indique le titre de l’exposition. Si la notion de chef-d’œuvre original n’a pas encore le sens qu’on lui attribue aujourd’hui, les peintres commencent cependant à se démarquer par leur style, devenant plus artistes qu’artisans, afin de susciter les largesses des mécènes. Botticelli gagne ainsi la faveur de la cour des Médicis, qui règnent alors à Florence. À leur contact, il fréquente les cercles humanistes, et notamment les philosophes néoplatoniciens comme Marsile Ficin (1433-1499). Ces derniers perpétuent l’enseignement de Platon, dont ils offrent une lecture chrétienne. Ils distinguent l’idée, la forme idéale, un principe divin supérieur vers lequel l’homme doit tendre, de l’incarnation imparfaite dans la matière. Avec ses Vénus idéalisées et ses portraits allégoriques, comme celle de la « Bella Simonetta » (image), Botticelli témoigne d’une ambition : approcher la perfection de la forme, fidèle à la pensée de Marsile Ficin, selon qui « la beauté est la splendeur du visage divin ». De l’artisan à l’artiste et de l’atelier au musée, cette exposition modeste par la taille brosse une vaste fresque historique, expliquant une révolution dans la pratique et les idées, dont peuvent se revendiquer de nombreux artistes contemporains. Que seraient en effet les plus célèbres (et riches) d’entre eux, de Jeff Koons à Damien Hirst en passant par Anish Kapoor, sans leurs ateliers et leurs assistants ? L’art comme petite entreprise… gérée avec plus ou moins de génie !
Botticelli. Artiste et designer / Musée Jacquemart-André (158, boulevard Haussmann, Paris VIIIe) / Jusqu’au 24/01/2022