Théâtre

Renaissance de la tragédie

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Renaissance de la tragédie

©Simon Gosselin

Cet article est issu du numéro 144 de Philosophie magazine « Enquête sur la fusion du travail et de la vie », en kiosque le 29 octobre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

En adaptant Iphigénie aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon (Paris) pour nos temps de pandémie, le metteur en scène Stéphane Braunschweig redonne toute sa force  et sa portée politique à cette tragédie de Jean Racine.

 

Racine par temps de crise, voici une idée du metteur en scène Stéphane Braunschweig dont la réussite tient à son actualisation sans artifice. Le directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe dit avoir pensé à Iphigénie en voyant le « monde mis à l’arrêt » et les rues « figées dans un silence irréel », notre pouvoir rendu subitement impuissant par la force des aléas. Comme le roi Agamemnon dans ce drame inspiré d’Eschyle, nous voici confrontés à la difficulté d’agir librement lorsque tout nous échappe. En exigeant un sacrifice pour permettre le retour des vents et le départ des navires de guerre vers Troie, le devin Calchas met en effet le roi des Grecs face à un choix impossible : faire mourir sa fille Iphigénie ou cesser toute conquête. Accepter le sacrifice ou la paralysie. Le cœur de la tragédie repose ainsi sur des « faits qui excitent la terreur et la pitié », surtout lorsqu’ils « arrivent contre toute attente, et mieux encore lorsqu’ils sont amenés les uns par les autres », comme l’écrit Aristote. La troupe dirigée par Stéphane Braunschweig donne corps à cette fatalité édifiante – dans un décor limité à une scène surélevée tirée entre des rangées de chaises, disposées de part et d’autre, face à deux grands écrans reproduisant une mer d’huile. Imaginé durant le confinement, capable de répondre aux con­traintes sanitaires, ce spectacle « covido-compatible » est interprété en alternance par deux équipes. Il s’agit non seulement de garantir un roulement mais aussi d’employer le plus grand nombre de comédiens dans une période économiquement difficile. Ce soir-là, Suzanne Aubert dans le rôle puissant d’Iphigénie et Claude Duparfait (photo, à gauche) dans celui tiraillé d’Agamemnon se distinguaient aux côtés d’Anne Cantineau en Clytemnestre, mère et épouse accablée, lançant ce cri magnifique : « Mourrai-je tant de fois sans sortir de la vie ? » Cette question s’offre à nous dans sa puissance intacte : à quels sacrifices sommes-nous prêts ? À la différence de la tragédie, notre choix n’est cependant suspendu à aucune fatalité : nous avons heureusement troqué la résignation fatidique pour les choix politiques. 

Iphigénie / De Jean Racine / Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig / Aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe (1, rue André-Suarès, Paris XVIIe) / Durée : 2h15 / Jusqu’au 14 novembre 

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