Charles Taylor: “ La source qu’il nous faut atteindre est en nous”

Temps de lecture : 12 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 16 de Philosophie magazine « 16 - février 2008 », en kiosque le 24 janvier 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le philosophe canadien Charles Taylor défend le concept d’authenticité : le sujet doit être fidèle à sa propre « vérité », dont la reconnaissance sociale lui offre confirmation. Ses travaux sur la genèse de l’identité moderne et les débats autour du multiculturalisme l’inscrivent à la croisée des pensées continentale et anglo-saxonne. Il se dit lui-même le fruit « de deux mondes, de deux cultures et de deux langues ».

Né en 1931 d’une mère francophone et d’un père anglophone, souvent présenté comme défenseur du communautarisme et du multiculturalisme, Charles Taylor s’est imposé comme l’un des plus importants philosophes contemporains. Professeur émérite de sciences politiques et de philo-sophie à l’université McGill à Montréal, il a défendu la reconnaissance du Québec comme société distincte en même temps que la culture commune canadienne. Nommé coprésident de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodements reliées aux différences culturelles, il est chargé d’encadrer le débat sur les habitudes religieuses et culturelles des nouveaux arrivants au Québec. Ses ouvrages explorent l’identité, l’invention de l’intériorité, le -malaise de la modernité et les débats autour du multiculturalisme. En mai dernier, il recevait, à Londres, le Prix de la très chrétienne fondation Templeton (doté de 1,2 million d’euros) qui récompense chaque année un personnage ayant contribué au « progrès de la recherche dans le domaine des réalités spirituelles ».

 

Philosophie magazine : En explorant les sources religieuses du moi moderne, vous avez cherché à répondre au malaise contemporain : l’individualisme, le relativisme, la perte de sens.
En quoi votre démarche se distingue-t-elle de celle des réactionnaires, favorables au retour à des valeurs traditionnelles ?

Charles Taylor : Pour moi, tout retour en arrière est impossible. Nous vivons dans des sociétés où le spirituel, la dimension morale de la vie est fragmentée, éclatée, par rapport aux sociétés où il y avait une seule source spirituelle. Le modèle de civilisation à source unique, c’était la chrétienté, qui produisait des structures spirituelles, ecclésiastiques, politiques… Mais ce modèle appartient au passé. Il n’est plus possible d’avoir ce genre de morale. Nous avons bien, dans nos sociétés démocratiques, des principes politiques qui nous réunissent : l’égalité entre tous, hommes et femmes ; les droits individuels fondamentaux (le droit à la vie, à l’expression…). C’est l’armature de nos sociétés. Mais quand on en vient à s’interroger sur le sens de sa vie, il faut quelque chose de plus que ces principes généraux.
Or les significations que les gens donnent à leur vie sont, elles, très variées. Et elles le deviennent toujours davantage. Il y a une irréductible pluralité des conceptions de la vie bonne.

 

Pour autant, vous n’êtes pas relativiste. Entre tous ces choix de vie, y en a-t-il qui valent plus que d’autres ?

Assurément. Je crois, par exemple, que la charpente des droits fondamentaux est quelque chose qui vaut universellement et qui, avec le temps, s’imposera universellement. Il y a, dans l’histoire, des découvertes irréversibles. Les systèmes bâtis autour de la différence entre hommes et femmes, qui justifient les inégalités d’ordres, de races, de classes, sont voués à disparaître. Il n’est plus possible de les défendre, c’est un acquis de la raison.

 

Mais concernant la vie personnelle, ou la vie amoureuse, dont vous dites qu’elle est essentielle pour la constitution de l’identité, comment ne pas être relativiste ? Après tout, chacun ses choix de vie, non ?

Je ne prétends pas réintroduire de la norme dans cette sphère, en tout cas pas une norme légale qui imposerait à tous ma propre compréhension de la vie humaine. Mais je ne suis pas relativiste en ce sens que je crois que, si on a des désaccords dans ce domaine, cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de position supérieure à d’autres. Comment s’en convaincre ? En examinant les arguments, en débattant.

 

Diriez-vous que le libertinage est inférieur, comme choix de vie, à une vie conjugale et familiale fidèle et durable ?

Cet article est réservé aux abonnés