Entretien
Christian Jambet. « Averroès a défendu les droits de la philosophie »
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Cet article est issu du numéro 49 de Philosophie magazine « 49 - mai 2011 », en kiosque le 27 avril 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
S’inscrivant dans l’histoire de la philosophie islamique, Averroès fait de la pensée rationnelle un instrument indispensable pour éclairer le sens caché de la révélation divine. Un outil qui, pour lui, n’est d’ailleurs pas à mettre entre toutes les mains…
Quelle est la spécificité de la philosophie islamique ?
Christian Jambet : L’activité philosophique prolonge, en terre d’islam, les thématiques de la philosophie des Anciens : « se rendre semblable à Dieu » par la contemplation, dominer les passions de l’âme animale et obtenir une authentique liberté morale. Elle ne se réduit pas à la transmission du savoir des Grecs au monde musulman, comme si philosopher c’était se déprendre de la religion. Philosopher, c’est une activité ésotérique en deux sens : une pratique de l’intériorité, du « soi », et une intériorisation du contenu de la révélation religieuse. La philosophie devient, par ses propres moyens, l’intellection, l’interprétation du sens caché, le discours qui sépare l’élite des « gens de l’intelligence » du commun, soumis inévitablement à la Loi entendue en son sens apparent, littéral. La philosophie se veut la vraie théologie rationnelle de l’islam, concurrente des autres formes de la théologie et des discours autorisés du juriste, du commentateur du Coran ou du traditionniste. La métaphysique, qui emprunte son arsenal à Aristote et aux néoplatoniciens, fonde une lecture rationnelle de la prophétie, expose l’ordre du monde, explore et fonde l’être en tant qu’être ; elle démontre l’unicité de Dieu, et se parachève, dans les systèmes les plus récents (XVIIe-XVIIIe siècles) en un savoir total de l’existant, qui va de l’essence divine jusqu’aux plus bas degrés de la souveraineté de Dieu. La philosophie, en islam, est indissociable de la volonté de comprendre ce qu’il en est de la souveraineté divine. Elle pense l’institution du pouvoir légitime, elle conçoit aussi la liberté intérieure de l’homme, et la distingue de l’obéissance civile.