Claquer la porte de la civilisation ?
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 89 de Philosophie magazine « Peut-on être heureux sans travailler ? », en kiosque le 23 avril 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À peine la question est-elle formulée qu’une réponse irréfléchie s’ébauche : mais bien sûr ! Qu’y a-t-il de plus agréable qu’une grasse matinée, qu’un après-midi de flânerie, qu’un apéro qui dégénère en dîner improvisé ?
Toutes les heures de la journée mériteraient d’être consacrées à l’oisiveté, à la conversation, à la promenade, à la mobilité des désirs. Seuls les tempéraments raidis, aliénés au système de production en vigueur restent insensibles à la douceur de ne rien faire. L’existence ne dispense ses charmes qu’à ceux qui lui restent disponibles. Pourtant, cette réponse hâtive ne résiste pas à l’observation. Il suffit de regarder vivre autour de soi proches, amis et collègues : ils déploient une énergie considérable pour occuper leur temps libre. En voilà un qui fait un footing le dimanche matin, un autre qui se rend à la piscine lors de sa pause déjeuner, une qui vient de s’inscrire à un cours de yoga, tandis que tous ont déjà prévu quelque chose pour les trois prochains week-ends et les vacances. Sans même évoquer le cas de ce quadragénaire qui travaille soixante-dix heures par semaine tout en s’entraînant pour l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Si vous n’en êtes pas arrivés à ces extrémités, vous aussi fuyez la vacuité. Votre semaine a peu de plages blanches. Mais pourquoi ?
Les faux obstacles
« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre », avertissait Pascal, dans la liasse de ses Pensées consacrées au divertissement. La formule est restée célèbre et donne une clé psychologique aussi pertinente au XVIIe siècle qu’aujourd’hui : les êtres humains supportent mal une inactivité prolongée. Et le philosophe de débusquer l’illusion qui sommeille en nous : lorsque nous nous adonnons à une activité, à une carrière, nous croyons tendre vers un but – sans nous douter que c’est la chasse que nous poursuivons, pas le lièvre. Les hommes « s’imaginent que s’ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir ; et ne sentent pas la nature insatiable de la cupidité ». Si nous mettons entre nous-mêmes et le repos escompté tant d’étapes, c’est que le repos nous fait secrètement horreur. « Ainsi s’écoule toute la vie, on cherche le repos en combattant quelques obstacles. Et si on les a surmontés, le repos devient insupportable par l’ennui qu’il engendre. Il en faut sortir et mendier le tumulte. » Pascal portraiture ainsi les humains en mendiants du tumulte.