4. Ça sert à changer le monde ou à l’accepter ?
Clément Rosset: “La politique ne m’intéresse guère”
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Cet article est issu du numéro 100 de Philosophie magazine « Qu’est-ce que la philosophie ? », en kiosque le 26 mai 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Chercher à transformer le réel ? Vaine utopie, pour Clément Rosset ! Conversation avec un penseur qui considère que Parménide est plus important que le nom du prochain président.
“Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer.” Que pensez-vous de cette formule de Marx et Engels ?
Clément Rosset : Les deux parties de la formule sont fausses. Pour nombre des penseurs, l’enjeu de la philosophie n’est pas de changer le monde, ni de l’interpréter, mais plutôt de partir en quête de la sagesse, du bonheur. Ainsi, philosopher, c’est rechercher une bonne entente entre la réalité et soi-même. Cependant, j’ai tendance à penser qu’il y a deux Marx. D’un côté, il y a celui qui cherche à changer le monde et qui, répétant d’ailleurs sur ce point précis la fable Utopia de Thomas More, prédit que les révolutionnaires finiront par se servir de l’or pour construire leurs pissotières publiques. À ce compte-là, Marx n’est rien d’autre qu’un utopiste de plus – ils furent pléthore au XIXe siècle à rêver d’un monde meilleur. De l’autre côté, il est un interprète extraordinaire de la réalité sociopolitique. Il a fait pour l’économie ce que Nietzsche a réussi pour la psychologie, c’est-à-dire qu’il a débusqué son motif masqué. Nietzsche a montré que la morale n’était que l’alibi du ressentiment et de la haine. Marx a vu que, derrière le paravent des institutions politiques et le fétichisme de la marchandise, se dissimulaient en dernier ressort les intérêts financiers. Pour moi, cette manière de mettre en lumière les mécanismes enfouis est la marque d’un très grand philosophe.
Toute votre philosophie se présente comme une quête du réel. Cela vous prédispose à une grande méfiance vis-à-vis des utopistes et des réformateurs ?
Bien sûr ! Je le dis explicitement en conclusion du Réel et son double, et, sur ce point, je ne peux que vous répéter ce paragraphe que je consacre aux idéologies nous faisant miroiter un monde meilleur : « Il resterait enfin à montrer la présence de l’illusion – c’est-à-dire de la duplication fantasmatique – dans la plupart des investissements psychologico-collectifs d’hier et d’aujourd’hui : par exemple dans toutes les formes de refus ou de “contestation” du réel… Mais cette démonstration risquerait d’entraîner dans des polémiques inutiles et n’aboutirait d’ailleurs, dans le meilleur des cas, qu’à la mise en évidence de vérités somme toute banales. Un tel développement serait donc facile mais fastidieux, et on en fera ici l’économie. »