Société

Décentrer la caméra : un “animal gaze” au cinéma ?

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Eo, un âne gris aux yeux mélancoliques

Eo, un âne gris aux yeux mélancoliques. © Skopia Films

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Adopter le regard de l’animal, filmer à sa hauteur, restituer son expérience… Les productions cinématographiques proposant une autre perception de la réalité animale ont essaimé ces dernières années. Derrière ces nouvelles approches artistiques et militantes, se cache un questionnement philosophique : peut-on vraiment se mettre à la place d’un animal ?


 

« Fable écologiste et animaliste », « véritable ovni » ou encore « plaidoyer en faveur de la condition animale ». Le film Eo (2022), de Jerzy Skolimovski, est un long métrage singulier sur les pérégrinations d’un âne dérouté par ce monde et les êtres humains qui le peuplent. La caméra le suit de très près, à l’épaule, presque à hauteur de regard. Dans la même veine, Cow, documentaire sorti en novembre, nous invite selon sa réalisatrice Andrea Arnold « à porter un autre regard sur les vaches, à nous en rapprocher, à contempler leur beauté mais aussi la réalité de leur vie. Sans fard ».

L’animal à l’écran

Dès l’invention du cinéma, animaux sauvages ou domestiques ont envahi l’écran : en 1956 déjà, Cousteau et Malle plongeaient dans les abysses sous-marins pour Le Monde du silence ; en 1970, Le Territoire des autres de François Bell réunissait sept ans de prises de vue sur les animaux sauvages d’Europe ; en 1996, Jacques Perrin s’immergeait dans « le peuple de l’herbe » avec son Microcosmos ; en 2012, dix ans avant Cow, Emmanuel Gras proposait avec le documentaire Bovines la contemplation d’un troupeau de vaches au quotidien. Sous l’influence conjointe des découvertes scientifiques et des évolutions technologiques, le cinéma animalier s’est transformé, et sa perception de la réalité animale avec lui. Démarche militante ou biais purement esthétique ?

Si cette volonté d’adopter le regard de l’animal a toujours existé, elle est au cœur de nombreuses réflexions contemporaines. « Tout un vocabulaire qui consiste à habiter le monde avec les bêtes, à les comprendre, à épouser leurs perspectives, s’est démocratisé », constate Violette Pouillard, historienne spécialiste des politiques d’exploitation et de protection des animaux. L’art demeure un lieu privilégié pour tenter de projeter ce regard animal observant l’humain et le monde qui l’entoure, qui permet de bâtir des ponts entre différentes « manières d’être vivant », pour reprendre l’expression de Baptiste Morizot. « Dans un contexte d’intérêt croissant pour la question animale, ce genre de décentrement recouvre une dimension éthique forte, analyse Renan Larue, auteur spécialiste du véganisme et professeur de littérature française à l’université de Californie. L’anthropocentrisme est plus critiqué que jamais et la défense des animaux se fait plus audible, expliquant que ce changement de perspective se soit généralisé. »

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Après le “regard masculin”, le “regard animal” ?