États-Unis / Conquête spatiale
Décrocher (de) la Lune
Centre spatial Kennedy, Floride (États-Unis), le 29 août 2022. La mission de la Nasa Artemis I (composée du vaisseau spatial Orion et du lanceur américain super-lourd SLS) sur le pas de tir du centre. © Keegan Barber/Nasa
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Cet article est issu du numéro 163 de Philosophie magazine « La sobriété. Pourquoi est-il si difficile de se modérer ? », en kiosque le 21 septembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La mission lunaire américaine Artemis 1 devrait décoller mi-octobre . Mais ne sommes-nous pas en train de nous tromper de priorité, alors que les catastrophes climatiques ravagent la Terre ?
L’envol de la mission Artemis 1 vers la Lune a été reporté à de multiples reprises depuis l’ouverture de sa fenêtre de lancement le 29 août. La fusée de la Nasa ne devrait pas commencer son voyage avant le 17 octobre. Et si ce coup du sort était l’occasion de s’interroger sur la finalité même de la mission : mais pourquoi donc viser la Lune alors que la Terre brûle ? Pourquoi cet « empressement à s’en aller, littéralement, dans la Lune » pour reprendre le mot de Hannah Arendt au début de la Condition de l’homme moderne (1958). Pour la philosophe, la conquête spatiale doit être dissociée de la quête scientifique qui lui sert de prétexte : le savant « sait que, pour servir ses desseins, des vaisseaux spatiaux ne transportant pas d’hommes mais les meilleurs instruments inventés par l’ingéniosité humaine feront le travail d’exploration de la surface lunaire infiniment mieux que des douzaines d’astronautes ». S’il n’est pas utile scientifiquement, ce voyage vers la surface lunaire est pourtant inévitable ou presque selon Arendt. Car c’est une mutation anthropologique qui s’y joue et qui se réalisera pleinement « lorsque des engins spatiaux transportant des êtres humains seront lancés dans l’univers afin que l’homme lui-même puisse aller où jusqu’à présent seuls l’imagination humaine et son pouvoir d’abstraction […] pouvaient aller ». La Lune n’est qu’une étape qui permettra à l’homme de s’approprier toujours davantage l’espace extérieur. Ce grand mouvement, qu’Arendt voit d’un mauvais œil, exige que nous adaptions nos existences à de nouveaux environnements techniques créés par nos soins. La conquête de la Lune est inséparable d’un désir d’émancipation à l’égard de notre appartenance à la Terre. Cet élan conquérant est frappé du sceau de l’hubris, de l’illimitation, qui pousse sans cesse l’homme au-devant de lui-même, le condamnant à ne plus jamais s’enraciner quelque part. Impossible alors de prendre soin du monde, puisqu’il n’est plus unique, qu’il ne nous est plus nécessaire. Les grands projets de conquête spatiale paraissent doublement dommageables : factuellement, parce qu’ils polluent ; symboliquement, parce que, plutôt que de préserver coûte que coûte cette planète, ils tempèrent l’urgence en promettant la conquête toute hypothétique de nouveaux mondes.