Le livre du jour
“Documentalité”, de Maurizio Ferraris
© Les Éditions du Cerf
« Un maître ouvrage » : les mots choisis par l’éditeur pour conclure la présentation du dernier ouvrage de Maurizio Ferraris ne sont pas volés. Documentalité (Les Éditions du Cerf, 2021) est, assurément, une somme – une somme ontologique, qui se fixe un double objectif : classer l’ensemble des objets qui composent le monde en différentes catégories, d’une part ; et, d’autre part, comprendre les spécificités des « objets sociaux » (qui englobent aussi bien les prix Nobel, les diplômes, les emplois, que les œuvres d’art, l’argent ou l’État). Vaste programme, donc, qui pourrait décourager d’avance le lecteur curieux. Avec une certaine autodérision, le philosophe italien offre pourtant d’emblée quelques clefs pour faciliter la lecture : « Les parties en italique […] servent à récapituler le déroulement du discours. […] Si l’on est vraiment très pressé, on peut lire le livre en sautant les parties en police normale, à savoir tout le reste. » De quoi dégonfler un peu la baudruche métaphysique. Nous vous offrons, nous aussi, quelques repères pour aborder l’ouvrage sans vous arracher les cheveux !
- Catalogue. « [Mon] modèle est le catalogue » : le projet affiché par Ferraris, c’est d’identifier, de différencier, de classer l’ensemble des « individus », qui composent le monde. Pour le philosophe italien, il « existe trois types d’objets : naturels, idéaux, et sociaux ». Les objets naturels existent dans l’espace-temps, et sont indépendamment des sujets : une montagne, une pierre, un océan. Les objets idéaux sont, eux aussi, indépendant des sujets, mais n’existent pas dans l’espace-temps : l’idée de beauté, par exemple. Enfin, les sociaux existent dans l’espace-temps, mais dépendent totalement des sujets qui se les « représentent » : l’État, le mariage, la famille, les promesses, etc. C’est sur ces derniers que Ferraris travaille tout au long de son ouvrage.
- Inscription. « S’il n’y avait pas de sujets capables de [les] reconnaître […] alors il n’y aurait pas d’objets sociaux. » Cependant, il serait faux de dire que les objets sociaux sont « subjectifs » : ils ne se réduisent pas à des représentations, ils existent hors de nous. Le geste qui permet le passage du subjectif à l’objectif, l’extériorisation de la représentation, c’est « l’acte d’inscription ». Un objet social, pour émerger, doit être inscrit « sur le papier, sur un fichier d’ordinateur, voire simplement dans la tête des personnes ». Le pluriel est essentiel : l’acte d’inscription est en effet, nécessairement, un acte partagé « qui [implique] au moins deux personnes. » Il n’y a pas d’objet social qui ne concernerait qu’une seule personne !
- Document. Toute société se fonde donc, d’une manière ou d’une autre, sur des formes d’inscription, d’enregistrement, d’archivage, qui rendent possible une mémoire partagée – et non simplement sur la communication, l’échange entre les hommes. « Rien de social n’existe en dehors du texte », résume Ferraris, en héritier de Jacques Derrida, le philosophe auteur de L’Écriture et la Différence (1967). C’est le texte, le « document », qui fournit à l’objet social sa pérennité : ce dernier ne peut subsister qu’en laissant des traces objectives. Et, en un sens, il existe autant de sociétés qu’il existe de manières de procéder à l’acte d’inscription. Nos sociétés sont ainsi caractérisées par l’hégémonie de la « documentalité » numérique ; elles sont façonnées par ces nouveaux outils d’enregistrement que sont le téléphone portable, l’ordinateur, etc.
- Signature. Reste, en bout de course, à s’interroger sur la manière d’être de cet être social si particulier qu’est le « sujet » humain. Contrairement aux objets, qui sont d’abord des « exemplaires » d’une « classe » (la pierre que j’ai sous les yeux est une pierre parmi d’autres), les sujets sont caractérisés par leur « singularité ». Or, « le sentiment d’unicité qui caractérise tout sujet tient à ses déviations particulières à l’égard de la norme ». C’est donc par la « signature » – l’acte d’inscription aussi générique qu’il est personnel – que, pour Ferraris, le sujet représente « publiquement sa propre présence et identité », qu’il opère, dans l’espace et le temps, son « individuation ». Et de conclure ainsi : « l’individu est ineffable, il ne pourra jamais être capturé par une ontologie ou par une épistémologie ; mais le signe de cette individualité se manifeste dans le style. »
Documentalité. Pourquoi il est nécessaire de laisser des traces, de Maurizio Ferraris, traduit de l’italien par Sabine Plaud, vient de paraître aux Éditions du Cerf. Il est disponible ici.