Enquête

Fabrique-moi un cerveau

Temps de lecture : 10 min

Fabrique-moi un cerveau

Anatomie du cerveau par Charles Bell (cc) Shaheen Lakhan / Flickr

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 71 de Philosophie magazine « 71 - été 2013 », en kiosque le 04 juillet 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

[À relire] Un milliard d’euros. C’est ce que l’Europe va débourser pour le Human Brain Project, un projet ayant notamment pour objectif de réaliser une modélisation informatique de notre matière grise. Les perspectives s’annoncent vertigineuses, mais l’esprit peut-il se réduire à une machine  ?

L’Europe s’arme ; pas sur le terrain militaire, mais sur celui de la science. Fin janvier, l’Union européenne a présenté ses « projets “amiraux” » (flagship projects) censés l’amener au statut de « superpuissance scientifique ». Parmi les vingt-six projets en compétition, deux se verront octroyer sur dix ans une bourse d’un milliard d’euros chacun. L’un ira au projet Graphène, qui, à partir de ce matériau récemment isolé du graphite, souhaite produire une nouvelle génération de transistors et d’écrans souples (le « papier » électronique). L’autre ira au Human Brain Project (HBP – « projet cerveau humain »), qui devrait déboucher sur une simulation du cerveau humain. Principal objectif : établir par ordinateur une carte tridimensionnelle du cerveau.

Cela fait des décennies que les neuroscientifiques essaient de localiser nos opérations mentales : dans quelle zone du cerveau se développe l’angoisse ? Quelle est l’aire de perception des couleurs ? Etc. On peut déjà rendre visibles les cellules nerveuses actives grâce à l’imagerie par résonance magnétique (IRM). Les lésions cérébrales sont aussi une source d’informations – les lésions du lobe temporal gauche limitent les capacités d’expression linguistique, ce qui est l’indice de l’implication de cette région dans le langage oral. Mais personne n’a encore rassemblé ces données éparses pour les intégrer dans un modèle. Une lacune que le HBP entend combler. Reste que la masse de données à traiter est colossale et que des super­ordinateurs dédiés devront être développés pour cela.

Outre la « simulation », les chercheurs poursuivent deux objectifs pratiques. Ils veulent, d’une part, mieux comprendre au niveau cellulaire des pathologies cérébrales telles que la maladie d’Alzheimer ou la dépression afin de pouvoir les traiter dès le génotype ; et, d’autre part, ils entendent révolutionner la technique informatique. La capacité de calcul des puces électroniques n’a cessé de croître, mais la limite naturelle sera bientôt atteinte. Les chercheurs espèrent donc pouvoir s’inspirer de la biotechnologie du cerveau, car, à la différence des superordinateurs, ce réseau visqueux composé de fibres nerveuses ne consomme pas plus qu’une ampoule électrique.

On peut facilement se laisser gagner par l’euphorie du projet : les souffrances qui, tels les maux de tête ou les troubles anxieux, ont pour origine le cerveau sont, à l’échelle de l’Europe, estimées à 800 milliards d’euros – plus que le cancer et le diabète réunis. Cependant, à l’examen, l’euphorie tend à laisser place au doute : certes, dans ce projet, on parle du cerveau comme d’une « machine complexe », mais il n’y est question ni de la créativité ni de la conscience, c’est-à-dire de ces facultés phénoménales que le cerveau confère à l’homme.

Trois questions s’imposent : les chercheurs vont-ils construire un cerveau artificiel qui, d’une manière ou d’une autre, serait capable de penser par lui-même ? Notre cerveau n’est-il qu’un ordinateur complexe qui « traite de l’information » ? Et peut-on comprendre le cerveau sans étudier la conscience ? À ces trois questions, nombreux sont les philosophes qui opposent un « non » catégorique.

Cet article est réservé aux abonnés