Tribune

Faut-il avoir peur de la liberté d’expression sur Twitter ?

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Surimpression du logo de Twitter et d’un portrait d’Elon Musk

Surimpression du logo de Twitter et d’un portrait d’Elon Musk. © Adrien Fillon/Zumapress/Maxppp

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Alors qu’Elon Musk s’apprête à faire de Twitter un lieu de liberté d’expression absolue, notre journaliste Nicolas Tenaillon se demande si cette plateforme, totalement dérégulée, peut favoriser des opinions à la fois libres et réfléchies. La réponse est non.

 

Pour justifier le rachat de Twitter au prix faramineux de 44 milliards de dollars, Elon Musk a soutenu que cette entreprise est au « fondement d’une démocratie qui fonctionne » car « Twitter est la place publique numérique où sont débattues des questions vitales pour l’avenir de l’humanité ». Ne doivent en être exclus que les robots. C’est ainsi au nom même de la liberté d’expression dont il se dit un défenseur « absolutiste » que le multimilliardaire explique son geste. Mais après l’annonce de la réouverture prochaine du compte de Donald Trump, exclu de la plateforme au moment de la tentative de la prise du Capitole par ses partisans, ne peut-on objecter à Musk que sa croyance aux vertus d’une tolérance totale dans le débat d’opinions peut nuire à la démocratie ? À qui profite une liberté d’expression sans limites ? Entre partisans de la censure et ceux du laisser tout dire, quelle voie la philosophie trace-t-elle pour nous éclairer ?

Platon pour la censure

Aux origines philosophiques de la censure, on trouve Platon. Antidémocrate convaincu, l’auteur de La République ne croit pas aux bienfaits d’un débat où n’importe qui peut prendre la parole sur la place publique. L’agora n’est qu’une cacophonie. Si une parole émerge et emporte l’assentiment du plus grand nombre, c’est celle des sophistes, qui sont des « ensorceleurs », comme le sont aujourd’hui les populistes et les complotistes. Le peuple aime voir dans la politique un spectacle et la démocratie n’est jamais qu’une théâtrocratie. Si la censure est donc nécessaire, c’est qu’elle est éducative. Pour Platon, il faut préparer le citoyen, le moraliser, lui donner le goût de la vérité avant de l’autoriser à parler. N’est-ce pas ce défaut de formation qui explique aujourd’hui la médiocrité globale des opinions qui s’échangent sur Twitter ? C’est pourquoi Platon n’hésite pas, pour rationaliser la formation au politique, à recommander d’expurger les œuvres d’Hésiode ou d’Homère qui montrent des dieux bien peu exemplaires lorsqu’ils utilisent des moyens retors pour parvenir à leur fin. S’il est nécessaire d’en parler, cela doit se faire « en secret » (République II). Cacher ce qui est laid pour ne pas éduquer à la haine lui semble relever du bon sens. Mais où s’arrêtera alors la censure ? Dans Les Lois, son dernier dialogue, Platon recommande de bannir tous les poètes car leur discours critique pourrait nuire à l’harmonie de la Cité. Déjà se dessine ce qui sera l’argument principal des adversaires de la censure : elle ne sert pas la vérité mais le pouvoir en place. Rien d’étonnant donc à ce qu’on retrouve sa justification chez Thomas Hobbes, penseur intransigeant de l’État moderne. Pour lui, le Léviathan, figure terrible du pouvoir mais respectée et garante de la sécurité de tous, doit décréter ce qui est vrai ou pas car « le bon gouvernement des hommes repose sur le bon gouvernement de leurs opinions » : les « vérités publiques » ne sont pas des « vérités géométriques » mais l’emportent sur elles lorsqu’il s’agit de garantir la paix (Léviathan, XI, 1651).

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