Décryptage

Faut-il se mêler des relations entre les animaux ?

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Faut-il se mêler des relations entre les animaux ?

© justinecottonphotography/Istock

Doit-on tuer les chats prédateurs ? C’est la question qui s’est posée à l’Assemblée nationale à l’occasion d’une proposition de loi sur le bien-être animal le 8 octobre dernier. Un amendement proposait de classer le chat en tant qu’animal nuisible, permettant des « battues administratives ». Un nom kafkaïen qui n’est autre qu’un permis de tuer. Rapidement évincé face aux vives oppositions qu’il a suscitées, cet amendement touche pourtant du doigt un enjeu complexe. François-Michel Lambert, le député (membre du parti Liberté Écologie Fraternité, de centre-gauche) à l’origine de ce projet, soutient que les chats causent de lourds dérèglements des écosystèmes locaux. En effet, la Ligue de protection des oiseaux estime qu’ils sont à l’origine de 25 % de la mortalité des passereaux dans les campagnes – une prédation en hausse. Ils menacent en outre certaines espèces en voie d’extinction, comme un lézard endémique en Provence. 

Alors, le chat ou le lézard ? Ce débat met mal à l’aise : dans tous les cas, il y aura de la souffrance, et cela, nous le supportons de moins en moins. L’ouvrage de Tristan Garcia, Nous, animaux et humains. Actualité de Jeremy Bentham (François Bourin Éditeur, 2011), aide à comprendre pourquoi.

L’empathie, moteur de l’histoire

  • Le dilemme qui oppose l’épanouissement de notre ami le chat à la liberté sauvage des oiseaux et des lézards nous met mal à l’aise parce qu’il titille notre fibre empathique. Dans son livre Nous, animaux et humains. Actualité de Jeremy Bentham, le philosophe Tristan Garcia observe un mouvement d’élargissement de la sensibilité humaine, qui se traduit par « l’incapacité à souffrir de faire souffrir ». Ce rapport devenu « épidermique » à l’animal témoigne d’une évolution de l’homme. 
  • Celle-ci témoigne d’une « extension du « nous » en dehors du champ strictement humain. L’éthique animale se présente comme une possibilité d’épanouissement, dans la mesure où « l’humain n’est humain […] que lorsqu’il excède son humanité ». 

L’animal, figure de notre mauvaise conscience 

  • 1789 est une date clé. Elle marque la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, texte qui diffuse l’idée d’une espèce humaine unifiée, un « nous » humaniste. C’est également l’année au cours de laquelle le philosophe Bentham publie son ouvrage Introduction aux principes de Morale et de Législation. Il y présente sa doctrine utilitariste et dénonce, une première, la cruauté envers les animaux relégués au rang de « choses ». Il propose d’intégrer les animaux à la communauté de droit et de reformuler la manière dont l’animal est jusqu’alors considéré : « La question n’est pas : “peuvent-ils raisonner ?”, ni “peuvent-ils parler ?”, mais “peuvent-ils souffrir ?” ».
  • Pour Garcia, « le désir contemporain d’étendre la sphère du nous à la figure animale est l’expression de la culpabilité d’avoir scindé la sphère du nous humain au moment de son unification formelle, d’avoir dû souffrir de nous partager entre colons et colonisés, entre esclaves et esclavagistes, entre exploiteurs et exploités ». L’animal se présente comme la figure extrême de la mauvaise conscience de l’homme… à l’égard de lui-même. 

Différentes cordes sensibles 

  • Cette sensibilité est traversée de tensions, dans la mesure où notre relation à l’animal n’est pas monolithique. Nous entretenons à l’égard de nos animaux de compagnie un rapport affectif et ludique. Mais nous avons souvent un rapport purement utilitaire aux veaux, vaches et cochons. Enfin, les espèces protégées et les animaux sauvages font l’objet d’une fascination contemplative et incarnent, dans l’imaginaire collectif, un certain idéal d’authenticité. 
  • Cet imbroglio moral donne lieu à un profond malaise, soutient Garcia. Le dilemme du chat et du lézard revient à choisir entre les vestiges d’une nature sauvage à protéger coûte que coûte et un idéal de complicité et de cohabitation abouti entre l’homme et l’animal.
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